Myriam Tangi Mehitza. Ce que femme voit

19 janvier 2015 - 24 janvier 2016

Paris, 2007
© Myriam Tangi

Paris, 2007
© Myriam Tangi

Dans « Ce que femme voit  », Myriam Tangi explore, à travers une cinquantaine de photographies, la séparation opérée dans la synagogue entre l’espace réservé aux hommes et celui réservé aux femmes, soit en hébreu la mehitza (division).

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Accès gratuit

Avec un regard résolument subjectif, cet essai photographique retrace l’expérience féminine au sein des différentes communautés du judaïsme contemporain (orthodoxes, traditionnelles, massorti, libérales...), et s’interroge plus largement sur les territoires masculin et féminin dans le monde juif.

Traditionnellement reléguées derrière des voiles, des claustras, des parois translucides, ou surplombant l’espace liturgique depuis un balcon situé à l’étage, les femmes ont un accès indirect au rituel synagogal. Cette distance contrainte, Myriam Tangi s’en empare, non pour dénoncer une discrimination, mais pour construire une vision différenciée et un projet artistique où se conjuguent ses recherches formelles et un récit puisant aux sources du judaïsme.

« Si la séparation est une nécessité, que vient-elle nous enseigner lorsqu’elle sépare les hommes et les femmes ? Si la séparation n’est pas une ségrégation, mais est synonyme de liberté, elle ne doit pas rimer avec relégation : cette place peut et doit être repensée. J’ai donc été amenée à diviser la problématique de la mehitza en deux : séparation et place. D’où la nécessité également de repenser la notion d’“égalité”. »

Myriam Tangi vit et travaille à Paris. Peintre, photographe, poète, elle a reçu de nombreuses récompenses, parmi lesquelles un prix de l’Académie française et un autre de la fondation de la Vocation.
Elle a exposé dans de nombreux pays.

Mehitza. Ce que femme voit sera publié au printemps 2015 aux éditions Biblieurope.

Traverser le mur : enquête sur une séparation

« Longtemps, ce travail est resté dans mes tiroirs. Les premières photographies à l’origine de ce projet remontent à 1985 : dans une synagogue ukrainienne, le balcon dévolu aux femmes offre une vue panoramique sur les fresques et sur la bimah, l’estrade où on lit la Torah ; au Maroc, une mehitza (cloison) en pierre attire mon regard par ses arabesques et par la vision unique qu’elle offre, celle de fragments de corps d’hommes se découpant par les ouvertures.
En 2003, revoyant mes anciennes planches-contacts, je réalise qu’un certain nombre de ces photos ont en commun l’emplacement d’où elles ont été prises : celui réservé aux femmes dans la synagogue. Ces images, qui mettent en évidence une distance particulière, suscitant en moi un questionnement. Pourquoi, en tant que femme, ne puis-je voir qu’une partie du rituel ? Pourquoi n’en aperçois-je que des détails insignifiants ?
Je décide alors d’explorer ce point de vue, avec un projet intitulé « Mehitza – Ce que femme voit ». Le terme de mehitza est le coeur du projet. Je cherche à comprendre, à clarifier le contraste entre deux visions – celle issue de mon expérience et celle de mon appareil photo – tout en tenant un journal de campagne, qui se poursuit encore.
Afin de prolonger ces premières explorations, je me rends plus assidûment aux fêtes et aux cérémonies, découvrant ça et là des visions nées de la présence de voiles et d’autres cloisons plus ou moins opaques. Puis, peu à peu, en quête d’images nouvelles, j’explore d’autres rituels, me rendant aux prières du matin et fréquentant davantage les communautés traditionnelles, qui disposent toutes de mehitza.En sollicitant l’autorisation de photographier, je réalise que les hommes n’ont rien à craindre puisque, comme on me le dit, « on ne verra pas les visages ». Qui reconnaîtra-t-on derrière le rideau ou le paravent de la mehitza ? Il n’y a donc rien à craindre du dévoilement par la photographie. Officialiser ma présence me permet aussi de faire disparaître la gêne provoquée par le bruit de l’obturateur. Je demeure en retrait, respectueuse du silence que requiert la prière, hors du shabbat et des fêtes.
La vue de quelques-unes des images provoquera les rires d’un président de communauté – « Mais vous ne voyez rien ! » – et l’incitera à interroger son rabbin, qui fera une réponse sans surprise : « les femmes peuvent tout voir mais ne doivent pas être vues. » Nous en sommes restés là.
La question de la mehitza peut donner lieu à controverse. Mais mon intention n’est pas de dénoncer les séparations que la mehitza établit entre les sexes. Toutefois, je ne peux pas ignorer les réactions critiques ou les sentiments douloureux que peut susciter la vue de mes photos.
En raison de mon héritage culturel plutôt traditionnel – je suis née à Paris de parents originaires de Marrakech –, j’ai toujours pensé « nécessaire » la séparation ; ayant remise celle-ci en question au cours de ce projet, j’en ai finalement réaffirmé l’importance ; pour autant, je récuse les séparations motivées par l’ignorance, la peur ou la confusion, qui relèguent les femmes dans des espaces confinés.
Un jour, j’ai été saisie d’un puissant sentiment d’étrangeté lorsque je me suis rendu compte, dans un sursaut intérieur, que je n’avais jamais approché un Sefer Torah. D’où l’intensité de mon émotion, l’an passé, lors de Simhat Torah, fête de la Torah, dans le kibboutz orthodoxe moderne (modern orthodox) de Shluhot en Israël (où cette pratique a été instituée en 1997), j’ai été appelée à la lecture dans un espace dévolu aux femmes : le Livre saint lu par des femmes pour des femmes.Cette revendication est portée courageusement par le groupe des «Neshot HaKotel» (Les Femmes du Mur), qui depuis 1988 souhaitent lire dans le Livre Saint sur l’esplanade du Mur de Jérusalem. Jusqu’à présent, elles n’ont obtenu qu’une satisfaction partielle, avec l’ouverture du site de l’Arche de Robinson.
J’ai été fascinée par le monde « orthodoxe moderne » américain, mais, plus encore, par les pratiques des nouveaux orthodoxes israéliens qui mettent en œuvre, au cœur de la pratique et des textes, des évolutions favorables à la Loi et aux femmes. »
Myriam Tangi