Le cas de Jean-Paul Sartre : entre l’héritage Schweitzer et l’étiquette de ‘‘juif d’honneur’’

par Annie Cohen-Solal, sociales professeur honoraire, Labex TransferS, PSL

Comment intégrer les nombreux engagements sartriens auprès de la communauté juive de France, à commencer par Réflexions sur la question juive dès 1948 ? Comment expliquer l’étiquette que Pierre Victor (alias Benny Lévy) lui attribua au cours de leur dernier entretien, « L’espoir maintenant », publié dans Le Nouvel Observateur (février-mars 1980) quelques semaines à peine avant la mort de Sartre ?

Dans toute la trajectoire sartrienne, un élément central permet de décoder l’ensemble de ses engagements, qui a été peu analysé par les chercheurs. Je le décrirais comme sa dimension Schweitzer. Cette dernière peut expliquer la position très originale du philosophe en matière d’éducation, son empathie avec les aspects les plus démocratiques de la culture des États-Unis, sa résistance aux institutions ou encore son rejet des honneurs. On sait par Les Mots que, orphelin de père dès l’âge de onze mois, il est élevé à Paris par sa mère, Anne-Marie Schweitzer ainsi que par ses grands-parents maternels et que, jusqu’à l’âge de dix ans, loin des bancs de l’école communale, il reçoit pour seule instruction celle de son grand-père, Charles Schweitzer, professeur agrégé d’allemand à la retraite, auteur du Deutsches Lesebuch, une méthode expérimentale d’apprentissage de l’allemand qui fut l’un des grands pédagogues de la IIIe République. La formation reçue par le jeune Sartre s’inscrit dans la lignée de cette pédagogie expérimentale portée par les protestants libéraux, qui marquèrent les premières années de la IIIe République au point qu’on qualifia cette période d’« âge d’or du protestantisme » et pourrait expliquer que Sartre participe pleinement de ces « affinités électives » décrites par Patrick Cabanel dans son ouvrage.

Annie Cohen-Solal est professeur des universités et docteur ès lettres. Elle a enseigné à la Freie Universität de Berlin, la Hebrew University de Jérusalem, New York University, l’EHESS, l’université de Caen et l’Ecole normale supérieure. Elle a également été conseiller culturel aux États-Unis de 1989 à 1993. Après sa thèse sur Paul Nizan (Paris, Grasset, 1980), elle entreprend la première biographie de Jean-Paul Sartre (Paris, Gallimard, 1985) traduite dans plus de 20 langues et suivie d’autres ouvrages sur le philosophe : Sartre, un penseur pour le 21e siècle (Paris, Gallimard, 2000), Sartre (Paris, PUF, Que sais-je, 2005), Une révolution sartrienne (Paris, Gallimard, 2013).

Revenir au colloque "Juifs et protestants : cinq siècles de relations en Europe"