Shtetl. Mayn Khorever Heym, A Gedekhtnis (Shtetl. Mon foyer détruit. Souvenirs)

Issachar Ryback (Elisabethgrad, 1897 – Paris, 1935)

Berlin, Schwellen Verlag, 1923

Livre imprimé en yiddish, illustré de 31 lithographies

Issachar Ryback (Elisabethgrad, 1897 – Paris, 1935), Shtetl. Mayn Khorever Heym, A Gedekhtnis (Shtetl. Mon foyer détruit, Souvenirs), Berlin, 1923

Issachar Ryback (Elisabethgrad, 1897 – Paris, 1935), Shtetl. Mayn Khorever Heym, A Gedekhtnis (Shtetl. Mon foyer détruit, Souvenirs), Berlin, 1923

Né à Elisabethgrad dans l’Empire russe, aujourd’hui en Ukraine, Issachar Ryback (1897-1935) est un peintre aujourd’hui peu connu du public mais qui a joué un rôle essentiel dans les mouvements artistiques d’avant-garde qui ont révolutionné l’art juif au début du XXe siècle.

Ryback s’inscrit à l’école d’art de Kiev entre 1911 et 1916. Fortement influencé par le mouvement des expéditions ethnographiques lancé par An Ski (Shloyme Zanvl Rapoport, 1863-1920) dans la « zone de résidence » où sont confinés l’essentiel des juifs de l’Empire russe, il participe lui-même à deux expéditions en 1915 et 1916. Lors de la seconde, il visite avec El Lissitzky (1890-1941) de nombreuses synagogues, dont les motifs peints et sculptés vont lui inspirer un nouvel alphabet artistique. À la suite de la révolution de 1917, il est engagé comme professeur de dessin par le comité central de la Kultur Lige – association prônant un renouveau de la culture yiddish – fondée à Kiev en 1918, dont El Lissitky et Chagall font également partie.

En 1918 Ryback co-écrit avec Boris Aronson (1899-1980) dans la revue Oyfgang un article théorisant l’apport de l’art populaire comme retour à la tradition et à la judéité, mais aussi à l’Orient et à l’archaïsme. Après un bref passage à Moscou puis à Berlin, l’artiste s’installe à Paris en 1926. Exposé dans les meilleures galeries européennes, il meurt soudainement en 1935.

 

Considéré comme le chef-d’œuvre de Ryback, l’album a été publié en 1923 mais la plupart des planches datent de 1917. Shtetl, littéralement « petite ville » est le nom donné à une bourgade d’Europe orientale abritant une forte communauté juive. Les illustrations décrivent ainsi la vie quotidienne dans le shtetl natal de Ryback avant sa destruction par les pogroms organisés en Ukraine entre 1918 et 1922. Mais un événement tragique plane sur l’œuvre : l’assassinat du propre père de l’artiste en 1921 par les troupes ukrainiennes de Symon Petlioura. L’évocation du village disparu est aussi un rappel de ce drame personnel.

 

L’album contient 31 lithographies numérotées en chiffres romains. La couverture en toile bleu foncé est illustrée par une gravure représentant un lion d’après une pierre tombale relevée par Solomon Ioudovine (ou Yudovin, 1892-1954), un autre artiste ayant participé aux expéditions ethnographiques.

L’album donne à voir une série de scènes de genre inspirées par la vie quotidienne du shtetl. Plusieurs éléments qui traversent l’œuvre montrent à quel point Ryback est emblématique de ce nouvel art juif qu’il appelle de ses vœux : l’usage du noir et blanc qui renvoie au livre et à l’écrit – si important dans le judaïsme –, l’utilisation des caractères hébraïques comme éléments picturaux et l’influence du cubisme, qui puise également son inspiration dans le primitivisme.

Dans ce retour aux sources de l’art populaire, la place des animaux est centrale. La chèvre représente dans le nouvel art juif l’animal du shtetl par excellence, comme chez Chagall ou encore dans Had Gadya d’El Lissitzky (1919). Beaucoup d’enfants figurent également dans les planches de Shtetl. Dans la théorisation de l’art juif, ces derniers apparaissent comme les destinataires idéaux de cet art délibérément naïf. L’artiste a d’ailleurs illustré plusieurs albums leur étant spécifiquement dédiés, comme Mayselekh far kleyninke kinderlekh et Mayselekh. Der letster khoylem fun altn demb.

Les deux avant-dernières images de l’album sont consacrées au thème de la mort à travers les représentations de l’enterrement du père, puis du cimetière. Ryback place ainsi la vie au shtetl sous le signe du cycle de la vie, s’achevant par un deuil individuel et collectif. Sur la dernière image ne subsistent que des tombes. La mort est également présente dans le sous-titre de l’album : Mayn Khorever Heym. A Gedekhtnis (« Mon foyer détruit. Un souvenir »).

Face à ces symboles funèbres la dernière image vient contrebalancer cette tonalité sombre. Il s’agit d’un portrait (autoportrait ?), avec une inscription en yiddish porteuse d’une morale optimiste.

Le thème du Shtetl sera repris par Ryback, une quinzaine d’années plus tard, en 1933, dans une série de douze gravures à la pointe sèche intitulée À l’ombre du passé dont le mahJ conserve également un exemplaire.

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