Funérailles juives

MAGNASCO, Alessandro
, Gênes, 1667 - 1749
Gênes, Italie, 
1720 (vers)
Inv.
D.2010.03.001
ancien inv.
RF2010-20
Peinture
Dimensions :
H. 87 - L. 117 cm (châssis); H. 110 - L. 139,5 cm (cadre)
Huile sur toile
Dépôt du Musée du Louvre

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Description

Description donnée par Maria Rosa Montiani Bensi dans la revue de l’université de Gênes : sur la droite, le défunt est apporté sur un brancard, alors qu’au centre des fossoyeurs creusent la tombe. A gauche, des prières en son honneur sont prononcées par un groupe d’hommes qui doit comporter au moins dix personnes, selon le rituel admis et auquel se conforme la description dans les grandes lignes. Le ciel sombre et la forte pénombre nous suggèrent que cette scène prend place à la nuit tombée, et comme le précise encore cet auteur, cela vraisemblablement pour des raisons de sécurité. Le difficile discours iconographique exposé, par ailleurs rarissime en peinture, présente un style d’écriture sans concession quant à la narration. Les participants, concentrés sur l’évènement, en expriment la gravité : une femme – la veuve ? – pieds nus et vautrée sur une pierre, la tête entre les mains pour cacher son chagrin, le démontre à elle seule. De la pénombre, seules les macchiette des vêtements de couleurs rouges, bleues ou vertes, émergent. Au centre du groupe de gauche, un personnage, avec un chapeau différent des autres et qui descend largement sur les épaules, nous regarde et paraît nous prendre à témoin ; son air farouche semble pressentir quelque drame.

Deux magnifiques compositions d’Alessandro Magnasco, Funérailles juives et Hommage à Pluton, réunies dans la collection du dernier propriétaire en date, auraient été, s’il faut en croire Benno Geiger (1949), conçues ensemble, ce qu’autorisent à penser leurs dimensions identiques. Le fond de paysage à l’arrière-plan, hérissé de monuments funéraires, similaire d’une composition à l’autre, semble encore venir conforter cette probable origine commune. La bibliographie de ces deux tableaux indique très clairement que l’œuvre si originale du peintre d’origine génoise, Alessandro Magnasco, fut redécouverte dans les années 1911-1930, sous la houlette de son chantre – en la personne de Benno Geiger -, qui lui consacre une première série d’expositions en 1914, à la veille de la Première Guerre mondiale et publie, de fait, un premier catalogue (il comportait seulement soixante-dix œuvres). Celui-ci ira en s’amplifiant rapidement dans les décennies suivantes, au rythme de ces nombreux ajouts, jusqu’à sa gigantesque monographie, très documentée, parue en 1949. En représentant ici un cimetière juif, Magnasco se place dans une tradition picturale déjà existante, tant en Italie que dans la peinture nordique : citons, entre autres, la Crucifixion dans un cimetière juif de Giovanni Bellini (où le cimetière a seulement valeur de citation) ou encore les deux paysages, décrivant au premier plan un cimetière juif, de Jacob van Ruisdael (1628/1629-1682), l’un à Détroit (The Detroit Institute of Arts) et l’autre à Dresde (Staatliche Kunstsammlungen). Les deux tableaux de Ruisdael donnent la première place aux paysages, préromantiques d’esprit, vides de toute présence humaine. Magnasco nous offre un tout autre résultat, si ce n’est inverse, car la primauté est donnée à l’homme, en des figures pleines d’expression qui occupent le premier plan. Pour l’iconographie, sans doute, l’artiste s’est-il inspiré d’estampes qui circulaient dans le même temps, mais plus sûrement et comme on s’en rend compte à l’analyse de ces deux œuvres, son imagination et sa fantaisie particulièrement fécondes ont largement contribué au récit. Pour cette raison, il nous semble vain d’établir une frontière trop stricte et trop précise entre orthodoxie ou non-orthodoxie, frontière que le peintre lui-même n’a pas souhaité marquer. Si aujourd’hui la juxtaposition de deux sujets aussi dissemblables qu’une bacchanale et un enterrement juif étonne, elle ne l’était pas pour l’Illuminismo (philosophie des lumières) de la Milan de la fin du XVIIe siècle et du début du XVIIIe siècle, qui ne cache pas sa curiosité envers les différents cultes existants et, a fortiori, envers un monde religieux non catholique. Pour preuve, entre 1719 et 1725, Magnasco exécute pour le gouverneur autrichien de Milan, le comte Girolamo Colloredo-Mels, des pendants représentant Un intérieur de synagogue et un Catéchisme dans une église, tous deux conservés à la Pinacothèque de l’abbatiale de Seitenstetten, en Basse-Autriche (cat 48-49 p. 194 et sq.). Une autre paire de tableaux, toujours conservée dans ce même lieu, figurant La Bibliothèque d’un couvent et Le Réfectoire des moines, partage selon toute vraisemblance la même provenance. Une autre Synagogue est conservée au Museum of Art de Cleveland (cat. 76, p. 246 et sq.) qui provient aussi de la collection Brass. Les Offices à Florence comptent également un Intérieur de synagogue (cat. 24, p.154) de plus modeste envergure mais intéressant par son caractère réaliste, peut-être inspiré d’une synagogue vénitienne. Si pour les diverses synagogues connues du peintre à Gênes, Livourne (ville voisine dotée d’une importante communauté et d’une synagogue célèbre inaugurée en 1605 et détruite), on peut s’interroger sur les modèles éventuels en confrontant les éléments architecturaux majeurs : plan, emplacement de l’arche sainte, disposition du mobilier, ce Cimetière juif reste probablement un sujet où l’invention et la fantasmagorie imprègnent fortement la description. Le sujet de l’enterrement chez les juifs a acquis depuis le XVIIe siècle un caractère pittoresque qui ne manque pas de susciter l’intérêt des artistes. De même qu’à Amsterdam, le quartier juif puis la grande synagogue deviennent des points de visites incontournables des voyageurs, marchands et diplomates qui se rendent dan la ville, la présence juive en Italie et la création des ghettos, à Venise en particulier, fait naître des sujets dans la peinture de genre. Citons une première série gravée par Giovanni Andrea della Piane (1679-1750) qui représente quatre scènes juives : un Intérieur de la synagogue de Reggio d’Emilia pendant l’office, une Scène de rue pendant la bénédiction à la lune, une Toilette mortuaire et un Enterrement juif à Venise. On connait de Marco Marcuola, un artiste véronais établi à Venise une série de quatre tableaux (sans doute exécutés en collaboration) décrivant respectivement les cérémonies de la Circoncision, du Mariage juif, une Procession funèbre et un Enterrement. On ne s’étonnera pas de retrouver chez Marcuola d’autres scènes religieuses et des mascarades, scènes de rue et décors de théâtre attestant de son goût pour le pittoresque. La circulation intense qui s’effectuait entre les communautés juives des cités de Livourne – port voisin et compétiteur de Gênes – et Amsterdam, liées par leur origine hispano-portugaise et leurs activités commerçantes nous permet d’évoquer une autre source qui se répandit en Europe occidentale au XVIIIe siècle, l’ouvrage de Bernard Picart, un huguenot réfugié aux Provinces unies, Cérémonies et coutumes religieuses de tous les peuples du monde, dont les deux premiers volumes sur les religions chrétiennes et juives paraissent en 1723 et seront diffusés grâce à de nombreuses rééditions dont une adaptation exécutée par Pietro Antonio Novelli (1729–1804) et Antonio Baratti (1724-1787) à Venise en 1789 (Raccolta dei riti […] di tutti i popoli del mondo, attestant de sa vogue. On y trouve une grande gravure adaptée de Picart, La Sépulture, dont on peut penser que la première version a pu passer entre les mains de Magnasco. La communauté juive à Gênes a connu des fortunes diverses. Les relations commerciales entre la Castille et la ville portuaire à partir de la reconquista firent de la cité génoise une destination naturelle pour les exilés d’Espagne en 1492-1493. Un demi-siècle plus tard, les premiers remous de la contre-réforme engagèrent le clergé local à adopter une attitude beaucoup plus radicale vis-à vis des non-catholiques et à demander l’expulsion des juifs. En réponse les autorités de la ville rétablirent les autorisations temporaires de résidence et le port de la rouelle, marque infamante. Le premier ghetto de Gênes fut instauré en 1660 mais son étroitesse conduisit à l’édification d’un second en 1674, face à une population croissante (connue par des recensements rapprochés à partir de 1762). Le port-franc marqué par sa rivalité avec Livourne et sans doute peu désireux de perdre « ses » juifs dans un contexte local et international changeant, fut contraint d’assouplir sa législation et accorda officiellement un décret de tolérance en 1710. Le port de la rouelle ne fut aboli qu’en 1752. Ainsi la physionomie de Gênes, Livourne, Venise, et celle de Milan mais dans une bien moindre mesure, était-elle marquée dans le premier XVIIIe siècle par cette partie de la population à la fois présente et désignée, dont les processions et rites funéraires seuls se déroulaient au vu de tous. L’intérêt de Magnasco pour les sujets juifs repose-t-il sur l’influence du milieu des Illuminati dont furent sans aucun doute issus plusieurs de ses commanditaires, ou sur une volonté d’embrasser dans son art d’une façon quasi-encyclopédique les rites des différentes religions dans un souci d’universalisme et de tolérance ? Peut-on penser que les juifs par leur statut discriminatoire apparaissaient comme des marginaux ou des parias, rejoignant ainsi les bohémiens, prisonniers et galériens qui peuplent les toiles du maître. Quoiqu’il en soit, cette peinture de Magnasco, exceptionnelle par sa qualité et son sujet, met en lumière un regard nouveau, nourri par les Lumières, sur une population qui va occuper une place grandissante dans l’Europe moderne.
Historique
Collection Italico Brass de Venise. Le tableau reste après son décès auprès de ses héritiers. Il figure dans la collection Alessandro Basevi de Gênes en 1949 (Geiger, p. 144) avant son acquisition par Bagnasco, collectionneur de peinture gênoise. Il a fait l’objet d’une demande auprès du Art Loss Register avec "Hommage à Pluton"