Arche sainte

Modène, Italie, 
1472
Inv.
D.98.04.123.CL
ancien inv.
CL 12237
Mobilier
Arche sainte
Aron qodesh, ארון קודש
Arche sainte
Dimensions :
H. 265 - L. 130 - Pr. 78 cm
Bois sculpté et marqueté
Dépôt du musée national du Moyen Âge

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Description

Meuble à deux corps sculpté en bas relief et peint avec marqueterie en bois de couleurs, dite "Certosina".
Corps supérieur orné sur les trois faces de 32 panneaux carrés à décor flamboyant répartis sur 4 registres et encadrés de motifs courants en certisona ; la face antérieure s'ouvre à deux volets accostés de deux panneaux dormants ; aux quatre angles, colonnettes torses qui supportent un entablement à frise flamboyante ; inscriptions sur les trois faces en bandeau sous la frise, terminée par une rangée de créneaux
Corps inférieur : de disposition analogue mais de hauteur moindre (24 panneaux répartis sur 3 registres) ; les 4 colonnettes reposent sur un soubassement flamboyant et rejoignent le ceinture portant l'inscription
Dans la ceinture, un tiroir recouvert d'une tablette en marqueterie, articulée à charnière et une seconde tablette à glissière ; à l'intérieur, garniture de tissus : velours de Gênes, jaune d'or et dais en frange de soie en haut, toile à rayures polychromes, en bas

Publication :
Georges Stenne, Description des objets d’art religieux hébraïques, Paris, 1878, 152 pages, n° 1 (disponible sur gallica.fr). Haraucourt, Catalogue des bois sculptés et meubles du Musée des Thermes et de l'Hôtel de Cluny, Paris 1925, n° 455. Victor Klagsbald, Catalogue de la collection juive du musée de Cluny, RMN,1981, n° 123 Giulio Busi et Silvana Greco, Il Rinascimento parla ebraico, Meis, 2019, p. 159-161 et p. 242 (cat. 7)
Inscriptions
1° Au fronton dans un écusson ovale : « Consacré à l’Eternel » (קדש לה) 2° Egalement au fronton : « Paix – La Loi de l’Eternel est juste, elle sauve les âmes. » (שלם ׃ תורת ה תמימה משיבת נפש עדות ה נ׳מ׳פ׳פ׳ה׳י׳ מלס) 3° Sur la frise du milieu : « Fait en l’an cinq mille. Que mon âme loue le Seigneur. Alleluiah ! » (לאלפי חמשה שבת ברבי נפשי את ה הללויה) Cette dernière inscription, par les points qui surmontent quelques-uns des caractères qui la composent, fixe la date exacte de l’ère hébraïque ; elle devient par un calcul de concordance, l’an 1505 de l’Ere chrétienne.
Corps supérieur : Consacré à l'Eternel (Ex.), sur l'ovale au milieu de la frise ; car c'est de Sion que sort la Thora et de Jérusalem la parole du Seigneur (Is.), à droite ; L'enseignement de l'Eternel est parfait, il réconforte l'âme, le témoignage de l'Eternel est véridique il donne la sagesse au simple, les préceptes de l'Eternel sonts droits, ils réjouissent le coeur (Ps.) Corps inférieur : Arche de l'alliance faite en l'honneur du Très Haut et Sublime, à droite ; Dans le 5ème millénaire en l'année bénie, mon âme l'Eternel, alleluia, sur la face ; Elhanan Raphaël fils de l'honorable R. Daniel que son âme reste liée au faisceau de la vie éternelle

Cette arche sainte en bois sculpté, peint et marqueté – offerte à la synagogue de Modène en Italie en 1472 par un certain Elhanan Rafael, fils de Daniel – constitue la pièce maîtresse de la collection réunie par le compositeur et chef d’orchestre Isaac Strauss (1806-1888), donnée en 1890 par la baronne Charlotte de Rothschild au musée de Cluny.
Si on retrouve la trace d’arches de même style sur les enluminures de manuscrits contemporains en hébreu - notamment dans un livre de prières copié en 1466 à Reggio Emilia (British Library, MS Harley 5686, fol. 28v. ), un Tour de Jacob de ben Asher exécuté à Mantoue en 1436 (Bibliothèque Vaticane, codex Ross 555) ou un Yad ha Hazaka de Maïmonide (anc. collection Hermann Cramer à Francfort-sur-le Main, repr. In Mitteilungen 3,4 1904 p. 9) -, il s’agit de la plus ancienne arche sainte en bois qui nous soit parvenue.
Composée de deux corps d’armoire et surmontée d’une corniche crénelée, elle évoque par sa forme une tour fortifiée, allégorie de la protection divine : « Le nom du Seigneur est une tour fortifiée : le juste s’y réfugie et est hors d’atteinte » (Proverbes, 18, 10).
La fonction de l’objet est rappelée par plusieurs inscriptions courant sur trois côtés en haut des deux corps, évoquant en hébreu la force de la Torah « La loi de l’Eternel est parfaite : elle réconforte l’âme. Le témoignage de l’Eternel est véridique ; il donne la sagesse au simple » (Psaume, 19, 8-9) et son lien symbolique avec le sanctuaire du Temple de Jérusalem « Car c’est de Sion que sort la Torah et de Jérusalem la parole du Seigneur » (Isaïe, 2, 3) et « C’est un trône glorieux, sublime de toute éternité, que le lieu de notre sanctuaire ! » (Jérémie, 17, 12), la dédicace du meuble parlant d’une « arche d’alliance » (aron ha-Brit), tandis que les colonnettes torsadées évoquent Yakhin et Boaz, les colonnes du Temple.
Le décor du meuble est constitué de 56 panneaux sculptés de motifs en rosace et de filets marquetés selon la technique dite de la certosina, une tablette amovible portant un vase de fleurs – allusion à l’arbre de vie, symbole de la Torah – réalisé selon le même procédé. Stylistiquement, il s’agit donc, en dépit de sa date avancée dans le Quattrocento, d’un meuble de transition entre les derniers feux du gothique flamboyant et l’art nouveau de la Renaissance.
D’une qualité exceptionnelle, il est attribué à Christoforo Canozzi da Lendinara (v. 1420 – avant 1490), artiste réputé pour ses studioli (cabinets), au service de la famille d’Este, témoignant de la remarquable intégration des juifs italiens à cette date. Une crédence, de même facture mais sans fonction liturgique, est conservée au Cloisters Museum à New York.