L’antisémitisme en France XIXe - XXIe siècle

jeudi 10 mars 2016, 09h00-18h00
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Abel Pann, Le juif accusé par les nations réunies, Paris, 1915-1916

Abel Pann, Le juif accusé par les nations réunies, Paris, 1915-1916

Colloque organisé par la Bibliothèque nationale de France et le musée d’art et d’histoire du Judaïsme
Comment comprendre que l’antisémitisme demeure, au XXIe siècle, l’une des représentations du monde les mieux partagées ? Que nous enseigne notre histoire nationale au regard de ses manifestations actuelles ? Quelles réponses y apporter ?

Lieu 

Auditorium

À travers la musique, la littérature, le théâtre ou le cinéma, le programme de l'Auditorium offre un prolongement des domaines abordés dans le musée et les expositions.

Samedi 12 mars 2016 à la BNF
Sous la direction de Dominique Schnapper, École des hautes études en sciences sociales, présidente du musée d’art et d’histoire du Judaïsme ; Perrine Simon-Nahum, CNRS, Centre d’études sociologiques et politiques Raymond Aron, Paul Salmona, directeur du mahJ et Thierry Grillet, directeur de la diffusion culturelle, BnF

Coordination : Corinne Bacharach et Sophie Andrieu, mahJ ; Jean-Loup Graton et Frédéric Ramires, BnF

Les attentats de janvier 2015 et la réaction républicaine qui leur a succédé ont illustré la singularité de l’histoire et de la place des juifs en France. Emancipés en 1791, intégrés dans la société civile tout au long du XIXe siècle, ils y ont en même temps suscité les mouvements d’hostilité parmi les plus violents. L’Affaire Dreyfus et la montée du nationalisme ont fourni au mouvement antisémite quelques-uns de ses théoriciens les plus virulents. Quant à la période de l’entre-deux-guerres et au régime de Vichy, ils ont mis en lumière, à travers l’avènement de l’antisémitisme d’État, ce qu’avaient en commun la haine ancestrale du juif et le combat contre la République. Banni de l’espace public depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’antisémitisme a ressurgi à la faveur du négationnisme dans les années 1970, mais aussi des mouvements antimondialistes. Il s’est ré-enraciné dans l’espace politique parallèlement à la montée du Front national, s’exposant désormais au grand jour dans des manifestations publiques. « Jour de colère », le 26 janvier 2014, et les manifestations pro-palestiniennes de l’été 2014 ont mis en évidence la jonction de l’antisionisme et des mouvements des banlieues avec l’extrême-droite. D’Alain Soral à Dieudonné, d’Internet aux « territoires perdus de la République », l’antisémitisme s’impose désormais comme l’un des défis majeurs auxquels doivent répondre les démocrates.

Comment comprendre que l’antisémitisme demeure, au XXIe siècle, l’une des représentations du monde les mieux partagées ? Que nous enseigne notre histoire nationale au regard de ses manifestations actuelles ? Quelles réponses y apporter ?

Colloque organisé par la Bibliothèque nationale de France et le musée d’art et d’histoire du Judaïsme

Avec le soutien de la fondation pour la Mémoire de la Shoah, de la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme

En partenariat avec France Culture et akadem Voir l'annonce du colloque sur France Culture

PROGRAMME

Musée d’art et d’histoire du Judaïsme
Jeudi 10 mars 2016
15 h 00 – 18 h 30

15 h 00 : Ouverture
« Du bon usage du passé appliqué au présent »
par Dominique Schnapper
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LE TOURNANT DE L’AFFAIRE DREYFUS
Séance présidée par Emmanuel Laurentin, France Culture

15 h 45
« Affronter l’antisémitisme en France ? Le moment de l’Affaire Dreyfus » Vincent Duclert, Ecole des hautes études en sciences sociales, Centre d’études sociologiques et politiques Raymond Aron
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16 h 15
« L’antisémitisme, son histoire et ses causes de Bernard Lazare »
Philippe Oriol, Société internationale d’histoire de l’Affaire Dreyfus
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16 h 45
« L’antisémitisme français au regard de l’antisémitisme allemand »
Steven Englund, Zentrum für Antisemitismusforschung, Berlin
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17 h 15 : Pause

17 h 30
« Edouard Drumont, figure de l’antisémitisme »
Grégoire Kauffmann, Institut d’études politiques, Paris
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18 h 00
« Les paradoxes de la situation des juifs de France »
Dan Arbib, Ecole normale supérieure, Paris, République des Savoirs
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Musée d’art et d’histoire du Judaïsme
Vendredi 11 mars 2016
9 h 30 – 13 h 00 / 14 h 30 – 17 h 30

9 h 30
Synthèse des communications du 10 mars
par Perrine Simon-Nahum

LES ANNÉES 1930. FIGURES FRANÇAISES DE L’ANTISÉMITISME
Séance présidée par Michel Marian, Institut d’études politiques, Paris

10 h 00
« L’homme, le monde et les juifs - la pensée d’Emmanuel Levinas et l’expérience de la guerre »
Danielle Cohen-Levinas, université Panthéon-Sorbonne
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10 h 30
« Antijudaïsme, antisémitisme dans l’Algérie coloniale »
Joëlle Allouche-Benayoun, CNRS, Ecole pratique des hautes études, groupe sociétés, religions, laïcités
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11 h 00
« La crise des Sudètes : un pic d’antisémitisme dans les années 1930 »
Emmanuel Debono, Ecole normale supérieure, Lyon, Laboratoire de recherche historique Rhône-Alpes
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11 h 30 : Pause

12 h 00
« Tradition antisémite et politique d’Etat antisémite sous Vichy »
Laurent Joly, CNRS-EHESS
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12 h 30
« La pensée “scientifique” antisémite »
Carole Reynaud-Paligot, chercheuse associée à l’université Panthéon-Sorbonne
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Après midi
DE L’ANTISÉMITISME COMME REPRÉSENTATION DU MONDE
Séance présidée par Brice Couturier, France Culture

14 h 30
« Les invariants antisémites de la pensée française »
Marc de Launay, CNRS, Ecole normale supérieure, Paris
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15 h 00
« L’antisémitisme à l’extrême droite »
Jean-Yves Camus, Institut de relations internationales et stratégiques
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15 h 30
« L’antisémitisme au regard de la psychanalyse »
Jean-Pierre Winter, psychanalyste
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16 h 00 : Pause

16 h 30
« L’antisémitisme dans la gauche radicale »
Philippe Raynaud, Université Panthéon-Assas
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17 h 00
« De Sartre à Aron : le moment Poliakov »
Perrine Simon-Nahum
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Bibliothèque nationale de France
Samedi 12 mars 2016
9 h 30 – 13 h 00 / 14 h 30 – 17 h 30

9 h 30
Synthèse des communications du journées du 10 et 11 mars
par Paul Salmona

LES NOUVEAUX TERRAINS DE L’ANTISÉMITISME
Séance présidée par Bruno Racine, président de la Bnf

10 h 00
« L’antisémitisme chez les jeunes musulmans »
Günther Jikeli, Indiana University, Bloomington, membre associé du groupe sociétés, religions, laïcités du CNRS
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10 h 30
« Le négationnisme : une invention française ? »
Valérie Igounet, CNRS, Institut d’histoire du temps présent
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11 h 00
« Incidences du conflit israélo-palestinien dans le développement d’un nouvel antisémitisme en France »
Frédéric Encel, Institut d’études politiques, Paris
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11 h 30 : Pause

12 h 00
« L’antisémitisme comme fanatisme: parcours et enjeux de la croyance »
Paul Zawadzki, Université Panthéon-Sorbonne, groupe sociétés, religions, laïcités
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12 h 30
« Dieudonné, Soral et les réseaux sociaux »
Frédéric Haziza, journaliste, La Chaîne parlementaire
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Après-midi
COMMENT RÉPONDRE À L’ANTISÉMITISME ?
Séance présidée par Paul Salmona et Dominique Schnapper

14 h 30
« La déscolarisation des élèves juifs de l’enseignement public français : un témoignage »
Jean-Pierre Obin, inspecteur honoraire de l’Education nationale
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15 h 00
« L’enseignement de la Shoah : ambivalence d’un « devoir de mémoire » »
Georges Bensoussan, Mémorial de la Shoah
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15 h 30
« Les résultats des enquêtes récentes sur l’antisémitisme »
Dominique Schnapper
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16 h 00 : pause

16 h 30
« Quelles perspectives pour le dialogue judéo-musulman ? »
Bernard Godard, ancien membre du ministère de l'Intérieur, bureau des Cultes
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17 h 00
« L’évolution de la théologie catholique à l’égard des juifs »
Mgr Pierre d’Ornellas, archevêque de Rennes, Dol et Saint-Malo
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Dominique Schnapper « Du bon usage du passé appliqué au présent »

Le terme d’antisémitisme demande à être précisé tant il recouvre des réalités différentes, qu’il s’agisse des représentations et des opinions de type essentialiste, des comportements de discrimination ou d’évitement, sans compter les formes institutionnelles et politiques, contraires à l’idée républicaine. La modernité politique qui a conduit à l’émancipation des juifs dans les démocraties, c’est-à-dire à la proclamation de leur égalité civile, juridique et politique, a pourtant fait naître des configurations différentes au cours desquelles se sont exprimées des manifestations de la haine et du mépris des juifs. La configuration récente ne peut être comprise et appréciée qu’à partir d’une connaissance raisonnée des moments les plus significatifs de l’antisémitisme français.

Dominique Schnapper est l’auteur notamment de Juifs et Israélites, Gallimard, 1980 ; Diasporas et nations (avec Chantal Bordes-Benayoun), Odile Jacob, 2006 ; Qu’est-ce que l’intégration ?, Folio Gallimard, 2007 ; Les mots de la diaspora, Presses universitaires du Mirail, 2008 ; La condition juive. La tentation de l’entre-soi (avec Chantal Bordes-Benayoun et Freddy Raphaël), PUF, 2009 ; L’Esprit démocratique des lois, Gallimard, 2015.

Vincent Duclert
« Affronter l’antisémitisme en France ? Le moment de l’Affaire Dreyfus »

La défense du capitaine Dreyfus et la lutte contre l’antidreyfusisme n’ont pas seulement affirmé la souveraineté des droits de l’homme et du citoyen dans la résistance à la persécution politique, sociale, ethnique ou raciale. Les dreyfusards ont combattu directement l’antisémitisme en commençant par le révéler pour mieux le réfuter et en démontrer le caractère de menace fondamentale pour les traditions libérales françaises et le progrès général des sociétés démocratiques. Ce combat a été l’œuvre, particulièrement, des intellectuels nés de la grande crise nationale et morale qu’a représentée l’Affaire Dreyfus. Cet engagement intellectuel appelle des compétences et des études singulières. Il n’est cependant pas distinct de la mobilisation de la raison critique dont il découle en droite ligne. Mais il est demeuré globalement méconnu. Il n’est pas indifférent aujourd’hui d’apprendre à nouveau ce que l’histoire nous enseigne, à commencer par la signification de la résistance personnelle du capitaine Dreyfus.

Vincent Duclert est l’auteur notamment de L’Affaire Dreyfus, La Découverte, 1994, 2006 ; Écris-moi souvent, écris-moi longuement, correspondance de l’île du Diable, Mille et une nuits, 2005 ; Alfred Dreyfus, l’honneur d’un patriote, Fayard, 2006 ; Dreyfus est innocent ! Histoire d’une affaire d’État, Larousse, 2006 ; Dreyfus au Panthéon : Voyage au cœur de la République, Galaade, 2007 ; Savoir et engagement : Écrits normaliens sur l’affaire Dreyfus, Éditions Rue d’Ulm, 2007 ; L’Affaire Dreyfus, Larousse, 2009 ; L’Affaire Dreyfus, Quand la justice éclaire la République, Privat, 2010

Philippe Oriol
« L’antisémitisme, son histoire et ses causes de Bernard Lazare »

Cette communication tentera de s’interroger sur un livre qui, pensé à l’origine comme une œuvre de combat et devenu un essai « impartial » d’histoire et de sociologie, marqua un moment important, à titre personnel et politique, dans la biographie intellectuelle de Bernard Lazare et, à l’aube de l’affaire Dreyfus, dans l’histoire pionnière du combat contre l’antisémitisme. Elle se proposera aussi de faire un panorama de sa réception critique et de mettre en évidence comment ce livre devint, paradoxalement, une des sources premières d’Édouard Drumont, de Charles Maurras et de ses épigones de l’Action française et, par la suite, de l’extrême droite des années 1930 à la mouvance Soral-Dieudonné en passant par le courant négationniste des années 1980.

Philippe Oriol est l’auteur notamment de J’Accuse ! Émile Zola et l’Affaire Dreyfus, Librio, 1998 ; Bernard Lazare anarchiste et nationaliste juif, Honoré Champion, 1999 ; Bernard Lazare, Stock, 2003 ; L’Histoire de l’Affaire Dreyfus. I. L’affaire du capitaine Dreyfus (1894-1897), Stock, 2008 ; L’Histoire de l’Affaire Dreyfus de 1894 à nos jours, Les Belles Lettres, 2014.

Steven Englund
« L’antisémitisme français au regard de l’antisémitisme allemand »

On développera une approche comparée de l’antisémitisme politique tel qu’il se développe dans l’Allemagne impériale et la France de 1879 à 1914 selon plusieurs axes : les organisations politiques (ligues, mouvements, partis parlementaires, lobbies), les grandes figures du mouvement antisémite et les œuvres qu’ils rédigent (livres, pamphlets, discours, doctrines, et programmes) mais également les journaux et les revues qui en sont les principaux vecteurs. On prendra également en compte les relations avec l’État mais aussi avec les groupes sociaux ou les cultes et la manière dont les groupes antisémites agissent en marge de la légalité. De cette étude il ressort un « style » différent des mouvements antisémites en France et en Allemagne. En effet si l’antisémitisme allemand est chronologiquement premier et plus largement répandu dans la société, l’antisémitisme qui se développa en France doit son « panache » et sa visibilité au rayonnement de la culture française et à la normativité des institutions politiques républicaines.

Steven Englund est l’auteur de Napoléon, éd. De Fallois, 2004.

Grégoire Kauffmann
« Édouard Drumont, figure de l’antisémitisme »

Avec la publication de La France juive en 1886, Edouard Drumont (1844-1917) accède à une notoriété tapageuse, qui propulse son livre en tête des ventes et arrime le nom de cet auteur, jusqu’alors inconnu, à un néologisme importé d’Allemagne : l’« antisémitisme ». Brouillant les clivages traditionnels, Drumont propose une synthèse approximative entre le vieil antijudaïsme catholique, l’antisémitisme anticapitaliste et le racisme à prétention scientifique. L’antisémitisme devient avec Drumont une arme politique dirigée contre la République laïque, les juifs étant rendus responsables des errements de la société moderne, des abus du capitalisme et de la déchristianisation. Fondé en 1892, son quotidien, La Libre Parole, lance le scandale de Panama puis l’affaire Dreyfus. Au-delà de la question controversée de la diffusion de l’antisémitisme à la fin du XIXe siècle, le succès d’Edouard Drumont met en lumière la nature et les ressorts du phénomène populiste : la rencontre entre un homme au tempérament exalté et un public en quête d’idées simples, auquel il explique les malheurs du monde et les voies de sa survie.

Grégoire Kauffmann est l’auteur notamment d’Édouard Drumont, Perrin, 2008.

Dan Arbib
« Les paradoxes de la situation des juifs de France »

À mi-chemin entre le témoignage et l’analyse, on tentera de faire valoir que la situation actuelle de la France soumet les juifs de France à quatre ambiguïtés insoutenables : (a) l’ambiguïté du rapport à l’Etat et à la société, selon laquelle les rapports de proximité à l’État et à la société française qui croissent en proportion inverse ; (b) l’ambiguïté de la double allégeance, selon laquelle la tentation de la fuite (vers Israël ou ailleurs) se double en même temps de la réaffirmation appuyée d’une identité française ; (c) l’ambiguïté de la « respiration laïque », selon laquelle la pratique religieuse accrue et le resserrement communautaire s’accompagnent paradoxalement d’une demande répétée de laïcité ; (d) enfin, l’ambiguïté des fidélités politiques, selon laquelle les juifs de France doivent résister à la fois aux nouvelles formes d’antisémitisme et aux séductions émanant de certaines forces politiques qui prétendent les rejoindre dans leur lutte. – Ces quatre paradoxes mettent en crise l’identité juive en France.

Dan Arbib est l’auteur notamment de La lucidité de l’éthique– Études sur Levinas, Hermann, 2014.

Danielle Cohen-Levinas
« L’homme, le monde et les juifs - la pensée d’Emmanuel Levinas et l’expérience de la guerre »

« L’hitlérisme est un réveil des sentiments élémentaires », lit-on dès les premières lignes de Quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme (Payot-Rivages) qu’Emmanuel Levinas rédigea en 1934, un an après le Discours de Rectorat de Martin Heidegger. Un an avant, en 1933, il avait publié dans une revue lituanienne un texte intitulé La compréhension de la spiritualité dans les cultures française et allemande (Payot-Rivages). Je souhaiterais mettre en relation ces deux textes, ainsi que son essai publié en 1935, De l’évasion (Fata Morgana), afin de montrer comment l’antisémitisme, figure spectrale et récurrente de l’Occident, est pensé, non seulement comme une « contagion », une « folie », le « réveil des sentiments élémentaires », mais aussi comment il devient le symptôme d’une civilisation en crise.

Danielle Cohen-Levinas est l’auteur notamment de Une percée de l’humain, suivi du texte d’Emmanuel Levinas, Être juif, et d’une lettre inédite à Maurice Blanchot, Payot, 2015.

Joëlle Allouche-Benayoun
« Antijudaïsme, antisémitisme dans l’Algérie coloniale »

Les Européens d’Algérie se caractérisaient par un antisémitisme largement répandu dans toutes les couches de la population. Une pause avait été apportée à cet antisémitisme entre la fin de la Première Guerre mondiale et 1925, date à laquelle il se développa à nouveau, d’abord en Oranie, puis dans le reste du pays.
Après le centenaire de la conquête en 1930, les observateurs indiquaient un fort rejet des juifs par la population européenne. 2000 exemplaires de L’Eclair, un hebdomadaire antijuif, semblent avoir été distribués gratuitement à la population musulmane de Constantine dans les jours qui précédèrent le pogrom. Les murs, les ponts de la ville, surnommée « youpinville », furent couverts de graffitis et de papillons antijuifs.
Dans le même temps, de nombreux incidents entre musulmans et juifs furent répertoriés et l’on signalait le maintien d’un « état d’esprit inquiétant ». Plusieurs causes extérieures contribuèrent à accentuer les tensions : le nazisme attirait les indigènes et notamment la personne de Hitler, qualifié de « grand capable ». D’une façon générale, l’éventualité de troubles était ressentie comme fortement probable, même si on ne pensait pas « au degré de sauvagerie atteint à Constantine » (Dermenjian, 1986). Du vendredi 3 août au lundi 6 août 1934, une foule d’émeutiers arabes déferla sur le quartier juif de la ville, pilla un grand nombre de magasins, cambriola des logements, assiégea et égorgea dans leur maison des familles juives (25 morts) et blessa, à l’arme blanche des dizaines de juifs qui tentaient d’échapper au massacre.
Pendant tout le temps de l’émeute, l’administration française n’intervint pas.

Joëlle Allouche-Benayoun est l’auteur notamment de Les Juifs d’Algérie, une histoire de ruptures (avec Geneviève Dermenjian), Presses universitaires de Provence, 2015 ; Perceptions of the Holocaust in Europe and Muslim Communities. Sources, Comparisons and Educational Challenges (avec Günther Jikeli), Springer, 2013 ; L’image des Juifs dans l’enseignement de l’histoire en France, Nadir, 2008 ; Les Juifs d’Algérie. Mémoires et identités plurielles (avec Doris Bensimon), Cerf-Stavit, 1998.

Emmanuel Debono
« La crise des Sudètes : un pic d’antisémitisme dans les années 1930 »

La conférence qui se tient à Munich les 29 et 30 septembre 1938 constitue un temps fort de la vie politique de l’entre-deux-guerres. L’Europe suspend son souffle alors que le risque de déclenchement d’une guerre n’a jamais été aussi fort. En France, dans un contexte de mobilisation partielle, ces événements engendrent une réaction antisémite sans précédent. Les « juifs » se voient accuser d’être les agents de l’ennemi et de pousser à la guerre. Un certain nombre d’incidents les visant surviennent, d’une intensité exceptionnelle. Dans différentes villes françaises, des émeutes éclatent, comme à Strasbourg, Metz, Nancy ou Dijon. Ces violences sont orchestrées par des militants antijuifs qui s’en prennent aux individus et à leurs biens. À Paris, une série de violences policières frappe les juifs immigrés au prétexte qu’ils soutiennent l’Allemagne nazie. Si les journaux d’extrême droite se déchaînent, la presse d’opinion tient pour suspects ces immigrés que l’on accuse d’abuser des lois de l’hospitalité. Les violences, quant à elles, passent inaperçues et sont étouffées par les pouvoirs publics.
Ce pic d’antisémitisme, longtemps resté méconnu dans l’historiographie, doit être analysé à l’échelle décennale des années 1930 qui sont celles, en France, d’une forte résurgence antisémite. Il témoigne d’un épisode au cours duquel la République est attaquée et semble elle-même vaciller dans ses principes.

Emmanuel Debono est l’auteur notamment de Aux origines de l’antiracisme. La LICA, 1927-1940, CNRS Éditions, 2012.

Laurent Joly
« Tradition antisémite et politique d’État antisémite sous Vichy »

Le lien entre la tradition antisémite française et la politique antijuive mise en œuvre par le régime de Vichy est plus complexe qu’on ne le pense communément. Ainsi le « statut des Juifs » d’octobre 1940 est-il autant le produit des circonstances (la présence de l’occupant, le désir d’inscrire la France dans l’« ordre nouveau » européen) que l’application des principes de l’antisémitisme d’État maurrassien et la conséquence de l’antisémitisme « corporatiste » des années 1930. De même, au printemps 1942, la politique des rafles est-elle décidée, du côté français, par des acteurs (Pierre Laval, René Bousquet, etc.) n’ayant aucun lien préalable avec la tradition antisémite nationale. En revanche, le commissariat général aux Questions juives et la presse « collaborationniste » parisienne sont investis par les tenants de l’activisme antijuif des années 1900-1930. Le propos de cette communication visera donc à faire la part entre tradition et opportunisme politiques, continuité et adaptation au contexte.

Laurent Joly est l’auteur notamment de Xavier Vallat (1891-1972). Du nationalisme chrétien à l’antisémitisme d’État, Grasset, 2001.

Carole Reynaud-Paligot
« La pensée “scientifique” antisémite »

Quel rôle la science a-t-elle joué dans l’apparition et l’installation de l’antisémitisme au sein de la société française ? Ce n’est pas sans importance à une époque où la science incarne la modernité et exerce de plus en plus son autorité sur les sociétés occidentales. Un premier constat s’impose : l’antisémitisme « scientifique » apparaît tardivement au sein de la communauté scientifique française. L’anthropologie raciale, qui s’institutionnalise dès les années 1860, s’inscrit dans une tradition républicaine progressiste et reste hermétique à l’antisémitisme jusqu’aux années 1930. C’est pourtant en son sein que l’antisémitisme scientifique trouve à la fin des années 1930 un de ses plus violents et ardents propagandistes, George Montandon (1879-1944), appelé à devenir un des experts influents du gouvernement de Vichy. L’étude de la diffusion et de la réception de l’antisémitisme racial au sein de la communauté savante montre qu’elle se divise : une partie des « raciologues » s’engagent sans ambiguïté dans la lutte contre l’antisémitisme, d’autres deviennent des antisémites notoires, et le reste demeure dans une position neutre.

Carole Reynaud-Paligot est l’auteur, notamment, de La République raciale 1860-1930. Paradigme racial et idéologie républicaine, PUF, 2006 ; Races, racisme et antiracisme dans les années 1930, PUF, 2007.

Marc de Launay
« Les invariants antisémites de la pensée française »

La spécificité de la situation française implique qu’on procède à une distinction conceptuelle précise entre « antijudaïsme », dont les manifestations sont religieuses et laïques, et « antisémitisme » – ces deux notions, malgré certaines apparences, ne se recoupant fondamentalement pas. Reste que les diverses formes de l’antisémitisme partagent au moins un élément essentiel avec une résistance persistante, même si elle est loin d’être tout à fait générale, à la reconnaissance du « judaïsme » dans sa diversité, et en raison même de cette pluralité.

Marc de Launay est l’auteur notamment d’Une reconstruction rationnelle du judaïsme. Sur Hermann Cohen : 1842-1918, Labor et Fides, 2002 ; Le sacrifice d’Abraham : la ligature d’Isaac (avec Stéphane Mosès et Olivier Revault d’Allonnes), Desclée de Brouwer, 2002 ; La Tour de Babel (avec Pierre Bouretz et Jean-Louis Schefer), Desclée de Brouwer, 2003 ; Judith et Holopherne (avec Catherine Lépront et Laura Weigert), Desclée de Brouwer, 2003 ; Lectures philosophiques de la Bible : Babel et logos, Hermann, 2007.

Jean-Yves Camus
« L’antisémitisme à l’extrême droite »

Réapparu très vite après la Libération dans l’univers des formations politiques, de l’édition et de la presse et, dès 1948, sous celle, extrême, de la première négation de la réalité matérielle de la Shoah, l’antisémitisme d’extrême-droite est une tradition française qui perdure. Elle s’inscrit dans la filiation de courants de pensée idéologiquement hétérogènes ayant en commun le sentiment d’appartenance au camp des « vaincus de l’histoire » et la théorie du complot. Toutefois le rapport des différentes tendances à la religion va de l’intégrisme catholique au matérialisme biologique d’inspiration néo-nazie. De même la capacité des groupes militants à renouveler leur discours comme leurs modes de mobilisation varie, de la stricte répétition des stéréotypes nés au XIXe siècle à l’adaptation à l’ère contemporaine que caractérise l’existence d’un État juif.
Depuis la création de l’État d’Israël, l’extrême-droite se sépare en deux camps : celui qui nie sa légitimité à exister, le démonise et, in fine, le nazifie, faisant parfois jonction avec les plus radicaux des antisionistes d’extrême-gauche. Et celui pour qui Israël apparait comme un allié au moins conjoncturel de l’Occident contre le « nouveau totalitarisme » islamiste.

Jean-Yves Camus est l’auteur notamment de Les Droites nationales et radicales en France (avec René Monzat), Presses universitaires de Lyon, 1992 ; Le Front national, histoire et analyse, éd. Olivier Laurens, 1996 ; L’Extrême droite aujourd’hui, éd. Milan, 1997 ; Le Front national, éd. Milan, 1998 ; Les Extrémismes en Europe (dir.), éd. de l’Aube, 1998 ; Le Monde juif (avec Annie-Paule Derczansky), éd. Milan, 2001 ; Extrémismes en France : faut-il en avoir peur ?, éd. Milan, 2006 ; Les Droites extrêmes en Europe (avec Nicolas Lebourg), Seuil, 2015.

Jean-Pierre Winter
« L’antisémitisme au regard de la psychanalyse »

La thèse – psychanalytique – sera : l’antisémitisme n’est pas un racisme. Seuls les nazis et quelques « penseurs » du XIXe siècle se sont ingéniés à faire du peuple juif une race. Le racisme relève tout à la fois du mythe et de la phobie psychique et physiologique. C’est pourquoi il invoque souvent le registre de l’odeur. Les racistes s’en prennent à des ethnies qu’ils « ne peuvent pas sentir ». L’antisémitisme est une autre affaire psychique : elle relève de la perversion au sens clinique du terme. Ce qui signifie que l’antisémite est le tenant de paroles et d’actes dont il ne méconnaît pas le caractère infondé tout en les proférant comme si la réalité de son phantasme était identique à la réalité perçue. En ce sens il peut se permettre d’attribuer aux juifs des caractéristiques qu’ils n’ont pas – des désirs imaginaires –, tout en sachant, tout en le disant parfois, que la réalité dément leurs affirmations.
L’antisémite tente de projeter la douleur d’exister sur un autre pour s’en défausser tout comme l’exhibitionniste, en proie à l’angoisse de castration, jouit du trouble qu’il provoque chez sa victime occasionnelle. Il monte une scène dans laquelle il construit un fétiche – le juif – auquel il attribue des pouvoirs qui sont ceux tout à la fois du père primitif et de la mère toute puissante dont il se protège en déniant qu’ils sont des productions de son inconscient figé dans ses terreurs infantiles. Tous les humains sont des êtres divisés mais les antisémites n’en veulent rien savoir : ils sont clivés et de ce fait « incoinçables ».

Jean-Pierre Winter est l’auteur notamment de “De l’antisémitisme comme perversion” in « Psychanalyse de l’antisémitisme contemporain », Pardès n° 37, Inpress, 2004.

Philippe Raynaud
« L’antisémitisme dans la gauche radicale »

Dans le monde contemporain, l’antisémitisme est présent dans la gauche radicale à travers les deux causes distinctes mais liées, de l’« antisionisme » et de la lutte contre l’« islamophobie », qui ne sont pas nécessairement en elles-mêmes antisémites mais qui constituent des terreaux favorables au développement de passions hostiles aux juifs. Contrairement à ce que l’on croit parfois, la quasi-totalité de l’extrême gauche, y compris dans les courants les plus proches de l’orthodoxie communiste, est depuis toujours fondamentalement antisioniste et la frontière entre l’antisionisme et l’antisémitisme a toujours été incertaine comme on peut le voir dès la guerre des six jours ou l’attentat des jeux olympiques de Munich de 1972. On trouve du reste de nombreux thèmes aux connotations antisémites dans la longue durée de l’histoire du socialisme français mais aussi allemand ou russe dès le XIXe siècle. La situation présente doit ainsi être éclairée par une histoire longue dans laquelle sont en jeu, d’un côté, les relations complexes du socialisme et de la démocratie moderne et, de l’autre, les engagements révolutionnaires d’une partie importante de l’intelligentsia juive européenne. Une brève étude de deux séquences privilégiées – l’affaire Dreyfus et l’histoire du trotskysme français – montrera qu’il est sans doute trop facile de s’en tenir à des formules ressassées comme celle d’August Bebel : « l’antisémitisme est le socialisme des imbéciles ».

Philippe Raynaud est l’auteur notamment de L’extrême gauche plurielle. Entre démocratie radicale et révolution, Autrement-Cevipof, 2006, Tempus Perrin, 2010.

Perrine Simon-Nahum
« De Sartre à Aron : le moment Poliakov »

En confrontant aux travaux de Léon Poliakov (1910-1997) la manière dont la notion d’antisémitisme s’installe dans le paysage intellectuel français depuis Jean-Paul Sartre (Réflexions sur la question juive, 1947) jusqu’aux textes de Raymond Aron au début des années 1970 consacrés à la condition politique et au lien avec Israël, en passant par Les Origines du totalitarisme de Hannah Arendt, publié en français au même moment, on tentera de réfléchir à la place que la pensée de Poliakov, occupe dans le débat philosophique et aux leçons qu’on peut en tirer notamment pour une pensée de la « causalité diabolique ».

Perrine Simon-Nahum est l’auteur notamment de Raymond Aron, Essais sur la condition juive contemporaine, textes réunis et annotés par P. Simon-Nahum, de Fallois, 1989, Texto-Tallandier, 2007 ; Ernest Renan, Histoire de l’étude de la langue dans l’Occident de l’Europe de la fin du Ve siècle à celle du XIVe, éd. P. Simon-Nahum, Cerf, 2009 ; André Malraux. L’engagement politique au XXe siècle, Armand Colin, 2010 ; L’Affaire Dreyfus (dir. avec V. Duclert), Armand Colin, 2010 ; Raymond Aron, Dimensions de la conscience historique, préface de P. Simon-Nahum, Belles-Lettres, 2011 ; Passeurs d’Orient. Les juifs dans l’orientalisme (dir. avec Michel Espagne), L’Eclat, 2013.

Günther Jikeli
« L’antisémitisme chez les jeunes musulmans »

L’antisémitisme chez des jeunes Français « d’origine » musulmane est devenu un facteur majeur de l’antisémitisme aujourd’hui en France. Malgré la réticence à nommer ce fait, les indices et sondages sont clairs : les perceptions négatives des juifs sont plus largement répandues chez les musulmans que chez les non musulmans, en France et en Europe en général. L’implication des premiers dans les agressions antisémites est bien supérieure à celle des seconds. Une analyse compréhensive des causes et des facteurs montre que ce n’est pas le conflit israélo-palestinien qui est à l’origine de cette haine, même s’il ajoute une plus forte dimension émotionnelle à des ressentiments déjà existants. Les thèses expliquant avant tout cet antisémitisme par la discrimination ou le colonialisme apparaissent également datées au vu des résultats de la recherche. La judéophobie parmi les musulmans a des origines et des formes variées et les explications unidimensionnelles ne suffisent pas. Elle a des causes qui sont les mêmes que parmi des non musulmans et d’autres qui sont spécifiques. Les perceptions de l’islam et de l’identité musulmane et arabe en sont des facteurs spécifiques majeurs. Ces perceptions, reliées à l’identité collective, comprennent souvent une animosité contre « les juifs », le juif étant perçu comme ennemi éternel. Cela explique la norme judéophobe incontestée que l’on trouve parmi certaines populations musulmanes. Ces perceptions sont nourries par la propagande islamiste, par le complotisme et par un antisionisme qui diabolise l’État juif et place les juifs sous suspicion permanente.

Günther Jikeli est l’auteur notamment de European Muslim Antisemitism. Why Young Urban Males Say They Don’t Like Jews, Indiana University Press, 2015.

Valérie Igounet
« Le négationnisme : une invention française ? »

C’est un discours politique forgé de toutes pièces par des idéologues. Il a évolué, s’est politisé, a été vulgarisé, instrumentalisé et porté par différents hommes de main. Depuis l’après-guerre, cette nouvelle forme d’antisémitisme s’exporte au-delà des frontières. L’histoire du négationnisme met, notamment, en évidence un aspect : son apparition en France. Le négationnisme est incontestablement une invention française de part, tout d’abord, ses principaux représentants : Maurice Bardèche, Paul Rassinier, François Duprat, Robert Faurisson, Roger Garaudy… Alain Soral et Dieudonné M’Bala M’Bala. Son discours proprement dit, ses marqueurs, son évolution discursive et ses mutations rhétoriques ont été formulés surtout par les propagandistes français.
Le négationnisme reste l’un des fondamentaux des discours d’extrême droite depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le contexte israélo-arabe joue un rôle moteur dans l’internationalisation du discours antijuif, dans sa diffusion comme dans son évolution rhétorique. La séduction qu’il exerce dans les milieux antisionistes les plus divers (néogauchistes et islamistes) montre à quel point la question du rapport à Israël reste centrale dans sa thématique et son instrumentalisation au XXIe siècle.

Valérie Igounet est l’auteur notamment de Histoire du négationnisme en France, Seuil, 2000 ; Robert Faurisson : portrait d’un négationniste, Denoël, 2012 ; Le Front national de 1972 à nos jours : le parti, les hommes, les idées, Seuil, 2014.

Frédéric Encel
« Incidences du conflit israélo-palestinien dans le développement d’un nouvel antisémitisme en France »

Existe-t-il encore dans la France contemporaine des manifestations d’antisémitisme ? A l’évidence oui, et le phénomène se révèle même non seulement croissant mais sans cesse plus meurtrier depuis le début de la décennie 2000. La nature et l’origine de cet antisémitisme en recrudescence sont-elles similaires à celles du passé ? Sans doute pas, puisqu’à l’exécration traditionnelle du juif émanant essentiellement des milieux d’extrême droite a succédé un antisémitisme provenant à la fois de la gauche (plus ou moins) radicale et de certains musulmans se revendiquant comme tels, lequel antisémitisme se vêt des atours prétendument politiques – et donc nobles – de l’antisionisme. [...] Or les meurtres et attentats antisémites extrêmement meurtriers des années 2005-2015, commis non par des néo-nazis mais par des islamistes radicaux, ont dramatiquement aggravé la situation ; aujourd’hui, en dépit d’un gouvernement irréprochable en matière de lutte contre l’antisémitisme et du rejet de ce fléau par l’immense majorité du peuple français, notre pays tend à devenir l’un des pays les plus dangereux pour les juifs. Avec, hélas, la complaisance de quelques militants et/ou intellectuels prétendument progressistes...

Frédéric Encel est l’auteur notamment de Géopolitique d’Israël. Dictionnaire pour sortir des fantasmes (avec François Thual), Seuil, 2004, Points-Seuil, 2011 ; Comprendre le Proche-Orient. Une nécessité pour la République (avec Eric Keslassy), Bréal, 2005 ; Géopolitique du sionisme, Armand Colin, 2006, 2015 ; Atlas géopolitique d’Israël. Aspects d’une démocratie en guerre, Autrement, 2008, 2014 ; Comprendre la géopolitique, Seuil, 2011 ; De quelques idées reçues sur le monde contemporain. Précis de géopolitique à l’usage de tous, Autrement, 2013, Champs-Flammarion, 2014 ; Géopolitique du Printemps arabe, PUF, 2014.

Paul Zawadzki
« L’antisémitisme comme fanatisme: parcours et enjeux de la croyance »

Les interprétations contemporaines du djihadisme français oscillent entre deux pôles. Le premier met l’accent sur la culture (radicalisation de l’islam), le second sur les mécanismes de radicalisation (islamisation de la radicalisation). Le premier pose la difficulté classique du causalisme culturaliste. Le second ne semble pas prendre le sens (mythes, idéologies, imaginaire) au sérieux, du moins le réduit-il au rôle d’une superstructure ou d’une rationalisation, en considérant finalement que les acteurs sociaux – agis plus qu’agissant – peuvent s’emparer de n’importe quel système de significations à leur portée.
On voudrait avancer une interprétation qui se fraye un chemin entre Charybde et Scylla, en partant du constat généralement partagé suivant lequel les croyances des jeunes djihadistes français sont plus denses et plus solidement constituées au bout du parcours de la radicalisation qu’au départ. La question centrale porte sur ces curieux sauts dans la foi et dans la radicalité à partir du vide et de la déstructuration, attestant d’un parcours de la croyance qui rappelle les recompositions des croyances absolutisées et dogmatiques dans les fanatismes « modernes » du XXe siècle.
En se souvenant du « testament » d’Ernst Cassirer qui appelait à prendre les mythes au sérieux, on essayera de dégager quelques-uns des enjeux (du côté du sujet, du lien social et de la capacité à construire du « nous ») de la recomposition des communautés imaginaires fanatiques.

Paul Zawadzki est l’auteur notamment de « Contribution à la réflexion sur le sens et les enjeux d’une mémoire du malheur », in Jean-Marc Chouraqui, Gilles Dorival et Colette Zytnicki (dir.), Enjeux d’histoire, jeux de mémoire. Les usages du passé juif, Maisonneuve et Larose, 2006 ; « Le sens de la désobéissance », in Nicole Abravanel, Martine Benoit-Roubinowitz, Danielle Delmaire (dir.), Histoire et Conscience. Il y a soixante ans l’ouverture des camps d’extermination, université Lille III, 2007 ; « Nationalisme, démocratie et religion », in Alain Dieckhoff, Christophe Jaffrelot (dir.), Repenser le nationalisme. Théories et pratiques, Presses de Science Po, 2006 ; « Une tache aveugle sur la rétine de Voltaire. Le fanatisme des intellectuels », in Françoise Champion, Sophie Nizard, Paul Zawadzki (dir.), Le sacré hors religions, L’Harmattan, 2007.

Frédéric Haziza
« Dieudonné, Soral et les réseaux sociaux »

Journaliste, La Chaîne parlementaire
Frederic Haziza est l’auteur notamment de Vol au-dessus d’un nid de fachos. Dieudonné, Soral, Ayoub et les autres, Fayard, 2014.

Jean-Pierre Obin
« La déscolarisation des élèves juifs de l’enseignement public français : un témoignage »

Inspecteur général du groupe « Etablissements et vie scolaire » de 1990 à 2008 au ministère de l’Éducation nationale, j’ai été, durant cette période, un témoin attentif des évolutions de la vie scolaire et des relations sociales dans les collèges et les lycées publics. Depuis 2008, mes fonctions de formateur de chefs d’établissement à l’École supérieure de l’Éducation nationale et de conseillers d’éducation à l’université de Cergy-Pontoise m’ont permis de poursuivre indirectement ces observations, au travers des témoignages de ces deux catégories privilégiées d’acteurs de la vie scolaire.
Une première partie de mon intervention sera donc composée de certaines observations sur la scolarisation des élèves juifs et sur ses conditions, faites par mes collègues et moi-même durant cette période et notamment à l’occasion de l’enquête sur « Les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires » dont a résulté le rapport ministériel de 2004. Une seconde partie tentera une mise en relation de ces témoignages avec les données objectives dont on dispose sur les opinons des Français à l’égard des juifs et sur les flux de scolarisation des élèves juifs dans l’enseignement public et privé.

Jean-Pierre Obin est l’auteur notamment de Les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires, rapport de l’Inspection générale de l’Education nationale, 2014.

Georges Bensoussan
« L’enseignement de la Shoah : ambivalence d’un « devoir de mémoire » »

L’invention du « devoir de mémoire » dans les années 1980 tend à la leçon d’instruction morale et à la conviction qu’une bonne éducation sur le sujet réduirait antisémitisme et racisme. Trente-cinq ans plus tard, l’enseignement de la Shoah n’apparait pas comme la digue imaginée jadis. Plus grave, cette mémoire insistante, qui vire parfois au catéchisme, apparait dangereuse dans une société marquée par la désaffiliation et l’anomie. Où la culpabilité générée par cette catastrophe se mue en une agressivité dont on a mal mesuré l’effet à long terme (diabolisation du sionisme et réprobation massive de l’État d’Israël).
Loin d’être universelle, cette mémoire est d’abord le fait des Occidentaux. Et même là, comme en France où 88 % des sondés estiment que la Shoah est l’événement le plus important de la guerre, un antisémitisme meurtrier, unique en Europe après 1945 (et issu de populations nouvellement européennes) s’y manifeste depuis plusieurs années (12 assassinats entre mars 2012 et janvier 2015). L’enseignement, qui essentialise les juifs en victimes et qui fait de leur existence un martyrologe, nourrit peut être l’inverse de ce que l’on prétendait éviter.

Georges Bensoussan est l’auteur notamment de Génocide pour mémoire. Des racines du désastre aux questions d’aujourd’hui, Le Félin, 1989 ; L’idéologie du rejet. Enquête sur « Le monument Henry » ou archéologie du fantasme antisémite dans la France de la fin du XIXe siècle, Manya, 1993 ; Auschwitz en héritage? D’un bon usage de la mémoire, Mille et Une Nuits, 1998, Fayard, 2003 ; Les Territoires perdus de la République : antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire, Mille et Une Nuits, 2002 ; France, prends garde de perdre ton âme, Mille et Une Nuits, 2004 ; Europe, une passion génocidaire, Mille et Une Nuits, 2006 ; Histoire, mémoire et commémoration. Vers une religion civile, in Le Débat, nov.-déc. 1994 ; Un nom impérissable. Israël, le sionisme et la destruction des Juifs d’Europe (1933-2007), Seuil, 2008 ; Juifs en pays arabes : le grand déracinement 1850-1975, Tallandier, 2012 ; Atlas de la Shoah : la mise à mort des Juifs d’Europe, 1939-1945, Autrement, 2014.

Dominique Schnapper
« Les résultats des enquêtes récentes sur l’antisémitisme »

Des enquêtes récentes et convergentes ont donné des résultats nuancés sur la configuration actuelle. Dans la majorité de la population, les opinions négatives à l’égard des juifs ont baissé régulièrement : ils sont considérés comme bien intégrés et participant activement à la culture française. Mais les préjugés concernant leur rapport au pouvoir politique et médiatique ainsi qu’à l’argent, l’accusation de solidarité communautaire et la critique de leur lien trop étroit avec Israël n’ont pas cessé pour autant. On retrouve ces représentations dans tous les secteurs de la population, et tout particulièrement parmi les partisans de l’extrême droite. Les musulmans conjuguent une adhésion nettement plus forte que le reste de la population aux préjugés antisémites et certaines opinions positives sur les juifs. Depuis les années 2000, qui ont vu la multiplication des actes antisémites, les enquêtes montrent la profonde inquiétude des juifs sur leur place et leur destin en France.

Bernard Godard
« Quelles perspectives pour le dialogue judéo-musulman ? »

En dépit des heures plutôt sombres des relations entre juifs et musulmans en France, le dialogue entre les deux communautés – et l’emploi à dessein du mot « communauté » sert à élargir notre propos au-delà du simple champ religieux entendu au sens étroit – est une constante. Depuis la création de la Fraternité d’Abraham par le pionnier Emile Moatti jusqu’à l’association Coexister aujourd’hui en passant par les Amitiés judéo-musulmanes, ce dialogue a toujours existé.
Plutôt informel, il est entré dans une logique plus institutionnelle à la fin des années 1990 quand, du côté musulman, la Grande Mosquée de Paris perd son « monopole ». Cette proximité était bien sûr inséparable de l’algérianité de ceux qui dirigeaient l’établissement du 5e arrondissement et de ceux qui, du côté juif, l’entretenaient.
La question est aujourd’hui différente : où ce dialogue doit-il s’instaurer ? Avec qui ? Et quelle est la marge de manœuvre des uns et des autres, tant le débat est miné.
Le capital représenté par les cultures communes, on le verra, est toujours vivace. Les nostalgies sont là. Quand les Arabes de France sont devenus des musulmans, essentialisés et réduits à une seule culture religieuse dont certaines idéologies ont extrait toute la sève pour l’assécher, les rabbins et les imams de terrain ont, plus souvent qu’on ne le pense, cherché à garder le lien.
L’inculture et le complotisme n’ont pas réduit la vérité d’une proximité de plus de 1300 ans. Et le dialogue interreligieux entre les trois religions abrahamiques est un des ressorts de réflexion que les jeunes générations veulent aujourd’hui expérimenter.

Bernard Godard est l’auteur notamment de Les musulmans en France. Courants, institutions, communautés : un état des lieux (avec Sylvie Taussig), Robert Laffont, 2007.

Mgr Pierre d’Ornellas
« L’évolution de la théologie catholique à l’égard des juifs »

« L’Église s’élève contre toute forme d’antisémitisme dont aucune justification théologique n’est recevable. » Cette phrase, prononcée à Paris par le pape Benoît XVI devant des représentants de la Communauté juive, le 12 septembre 2008, inaugure mon propos qui montre que l’Église catholique veut s’opposer à tout antisémitisme. Son opposition est d’autant plus forte qu’elle déclare son « amitié » envers le Peuple juif.
Cette amitié est promue depuis la « révolution » opérée il y a 50 ans lorsque le pape Paul VI promulgua la déclaration sur les relations de l’Église catholique avec les religions non-chrétiennes, Nostra aetate, dont le paragraphe 4 traite du rapport de l’Église avec le Peuple juif. Un « lien », intrinsèque à l’Église, y est vu de façon positive car, sans nier les différences, il est fondé sur l’affirmation théologique selon laquelle l’appel et les dons de Dieu à Israël sont sans repentance. Il est donc nécessaire et urgent de réfléchir sur les raisons pour lesquelles une théologie chrétienne a engendré ou justifié par le passé de l’antisémitisme. Discerner ces raisons avec clarté, en demander pardon, élaborer la juste théologie qui intègre ce « lien » entre l’Église et le Peuple juif, tels sont les enjeux d’une authentique « amitié ». Seul ce travail garantit la vérité de l’engagement de l’Église contre l’antisémitisme. Cet engagement correspond à la nature même du christianisme. Car l’essence de la religion est la fraternité.

Mgr Pierre d’Ornellas est l’auteur notamment de Bioéthique. Questions pour un discernement, Desclée de Brouwer,‎ 2009 ; Une écologie digne de l’homme ? Développement durable et bioéthique (avec Nathalie Kosciusko-Morizet), Salvator, 2010 ; Frères à l’évidence (avec Jean-Francois Bensahel), Odile Jacob, 2015.


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