Les juifs en Italie de la Renaissance au XVIIIe siècle

3. Les juifs en Italie de la Renaissance au XVIIIe siècle

 

Les expulsions d’Angleterre (1290), de France (1394) et de la péninsule ibérique (1492), ont imposé d’importantes transformations à la répartition démographique des juifs en Europe. L’Europe occidentale perd la quasi-totalité de ses communautés juives dont les membres trouvent asile dans le bassin méditerranéen. Le judaïsme italien issu de communautés historiques anciennes accueille des juifs d’autres cultures.

Le judaïsme italien témoigne d’une des périodes les plus brillantes de la diaspora juive. Alors que leurs membres doivent résider au sein de ghettos et que toutes leurs activités sont très contrôlées, les communautés juives, et notamment celles des villes maritimes Venise, Livourne et Gênes montrent, jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, une grande diversité culturelle et une activité économique extrêmement dynamique. Les échanges entre juifs et chrétiens ne se limitent pas aux domaines économique, culturel ou scientifique. Ainsi, les intérieurs des synagogues comme les demeures privées révèlent le goût des juifs pour les œuvres d’art, les beaux livres et les beaux objets notamment durant l’âge baroque. À cet égard, leur patrimoine est l’un des plus riches qu’il nous soit donné de conserver aujourd’hui.


La synagogue

Arche sainte, Aron qodesh
Modène, Italie, 1472

Arche sainte, Aron qodesh
Modène, Italie, 1472

Lorsque les juifs, captifs à Babylone depuis 585 avant notre ère, sont autorisés par l’édit du roi perse Cyrus le Grand (538 av. notre ère) à revenir en Palestine, ils rapportent avec eux l’habitude de se réunir pour prier et entendre la lecture de la Loi, en formant une assemblée d’au moins dix hommes (minian). Cette forme de culte coexiste pendant plusieurs siècles avec le service du Temple et subsiste seule après la destruction de ce dernier par les armées de Titus en l’an 70. Des lieux de prière et d’étude, les synagogues deviennent alors le centre de la vie communautaire en diaspora. La typologie des synagogues, malgré de fortes influences locales, comporte des constantes. Elles doivent être orientées à l’est, vers Jérusalem ; leur plan intérieur s’organise autour des deux pôles de la liturgie : l’arche sainte (heikhal ou aron ha-qoddesh) et le pupitre de lecture (bimah).

Adossée au mur oriental, vers lequel se tournent les fidèles, et parfois surélevée de quelques marches, l’arche sainte renferme les rouleaux de la Torah (sefer Torah, au pluriel sifrei Torah) ; elle est souvent cachée et ornée par un rideau, le parokhet. Dans le rite ashkénaze, à sa droite, en contrebas, est placé le pupitre de l’officiant. Le pupitre de lecture est situé au centre, sur une estrade ; des bancs placés latéralement accueillent les fidèles masculins. Les femmes prient dans une galerie supérieure ou dans les bas-côtés, mais ne participent pas à la liturgie. Si le Talmud précise que la synagogue doit surplomber les bâtiments environnants et bénéficier de fenêtres ouvrant sur le ciel, dès le Moyen Âge l’enchevêtrement des quartiers juifs empêche le plus souvent de satisfaire ces prescriptions.

Jusqu’au XVIIIe siècle, l’extérieur des synagogues européennes reste modeste afin de ne pas enfreindre les contraintes imposées par l’Église. À partir de la Renaissance, l’arche sainte devient l’élément central de l’architecture intérieure et donne lieu à des prouesses ornementales que viennent encore enrichir de somptueux rideaux ; le déplacement de la bimah du centre au mur opposé à l’arche sainte est une particularité des synagogues vénitiennes de cette période.

Le mariage

Marco Marcuola
Un mariage juif
Venise, vers 1780

Marco Marcuola
Un mariage juif
Venise, vers 1780

Le mariage est la finalité de la création divine : il est dit dans le Talmud que, depuis que le monde est achevé, Dieu consacre son temps à former les couples. Dans la Bible, l’amour conjugal incarne la perfection sacrée et sert de métaphore à l’union entre Dieu et son peuple, entre Israël et la Torah. La cérémonie peut avoir lieu dans une maison privée, en plein air ou dans une synagogue. Dans sa forme rabbinique, la cérémonie comporte deux temps. Elle commence par la consécration appelée eroussin ou qiddoushin, où le fiancé prend épouse devant deux témoins et en présence de dix hommes ; pour sceller les qiddoushin, il lui remet soit de l’argent, soit un objet de valeur ou encore un document attestant sa volonté de l’épouser et déclare : « Voici tu m’es consacrée selon la loi de Moïse et d’Israël ». L’usage d’un anneau nuptial n’interviendra que très tard dans ce rituel.; on procède alors à la lecture de l’acte de mariage (ketoubbah), garantissant les droits de la femme en cas de divorce et de veuvage, qui est signé par l’époux et les témoins, avant que ne débute le mariage proprement dit (nissou’in). Les sept bénédictions (shev’a brakhot) sont ensuite récitées sous un dais (houppah), formant comme le toit d’une maison au-dessus des mariés. À l’issue de la cérémonie, le marié casse un verre en souvenir du Temple détruit ; le mariage se conclut par l’isolement du couple.

Le mariage est l’occasion de grandes réjouissances ; depuis l’Antiquité, musique et chants, danses et amusements accompagnent rituellement les étapes des festivités. Dans le monde ashkénaze, les habitudes se sont figées à la fin du Moyen Âge et n’ont été modifiées que tardivement sous l’influence du hassidisme. L’art d’orner les contrats connaît son apogée en Italie aux XVIIe et XVIIIe siècles.

Pourim : la fête des Sorts

Rouleau d'Esther enluminé
attribué à Shalom Italia
Amsterdam, vers 1641

Rouleau d'Esther enluminé
attribué à Shalom Italia
Amsterdam, vers 1641

La fête des sorts (pourim) est célébrée le 14 du mois d’adar. Elle commémore la délivrance des juifs d’un complot qui visait à les exterminer. Le récit de cet épisode, qui se déroule dans l’antique cité de Suse, au ve siècle avant notre ère, nous est transmis par le livre biblique d’Esther (megillat Ester). Haman, vizir du roi de Perse Assuérus (Ahashverosh, identifié à Xerxès Ier), décide de tuer tous les juifs, « jeunes et vieux, enfants et femmes », et tire au sort (en accadien pour – d’où est issu le mot pourim) la date d’exécution de son projet : le 13 adar. Sur la prière de son oncle Mardochée (ou Mordekhaï), descendant du roi Saül, la reine Esther intervient auprès de son époux Assuérus pour déjouer le complot. Les juifs livrent une bataille victorieuse : Haman et ses fils sont pendus.

Les rabbins ont instauré un jour de jeûne le 13 adar ; le 14 adar est un jour de réjouissance. Dans les cités fortifiées de l’Antiquité, la fête est reportée au lendemain et porte le nom de « Pourim de Suse » (Shoushan Pourim). La veille et le matin de la fête, à la synagogue, on procède à la lecture du livre d’Esther sur un rouleau de parchemin calligraphié : la megillah. L’assistance s’efforce de couvrir le nom de Haman, figure de l’ennemi d’Israël, chaque fois qu’il est prononcé, en agitant claquets ou crécelles. Un festin clôture la fête et les convives sont invités à boire du vin au point de confondre les noms de Haman et de Mardochée. On offre des mets et des pâtisseries aux amis, et des cadeaux aux pauvres. La fête donne lieu à un carnaval et à des représentations théâtrales.
Les megillot enluminées destinées aux particuliers apparaissent après la Renaissance ; certaines sont décorées à la main, d’autres sont imprimés. Toutes portent un décor gravé répétitif – personnages et motifs ornementaux – qui réserve, entre colonnes et cartouches, l’espace pour calligraphier le texte. Les rouleaux italiens sont marqués par l’influence de la commedia dell’arte.

L’imprimerie hébraïque à Venise et Amsterdam

Hammishah Houmshei Torah
Bible publiée par Menasseh Ben Israël
Amsterdam, 1630-1631

Hammishah Houmshei Torah
Bible publiée par Menasseh Ben Israël
Amsterdam, 1630-1631

Entre le XVe et le XVIIIe siècle, l’imprimerie hébraïque se développe en Italie, en Europe centrale et orientale ainsi qu’aux Pays-Bas. Si d’importantes dynasties d’imprimeurs ont vu le jour, la profession, en butte à la censure, sera marquée par la précarité et la mobilité. La France a manqué de peu être le berceau de la typographie hébraïque. On a retrouvé un contrat daté de 1443, établi en Avignon, portant commande d’un jeu de caractères d’imprimerie hébraïques. Mais c’est en Italie, à Reggio de Calabre, que paraît en 1474 le premier livre imprimé en hébreu : le commentaire de Rashi sur le Pentateuque. L’Espagne et le Portugal n’ont connu qu’une activité éphémère, interrompue par les expulsions. Cependant, les presses hébraïques ont été les premières établies dans ces pays, et la parution du Pentateuque en hébreu à Faro en 1487 y a précédé de huit ans l’impression du premier livre en caractères latins. Les exilés font une halte à Fès, au Maroc, où ils publient le premier livre imprimé sur le continent africain, puis en Italie, où s’établissent les familles Soncino, Conat et Günzenhauser.

En 1484, Joshua Salomon Soncino publie le traité Berakhot du Talmud de Babylone, puis, en 1488, la première Bible hébraïque imprimée. En terre ottomane, les frères Nahmias et Sasson fondent des imprimeries à Constantinople en 1493, et à Salonique en 1513. Un petit groupe ashkénaze crée, dès 1512, une imprimerie à Prague, où Gershom ben Salomon Kohen imprime la première Haggadah en 1526. Leur typographie s’inspire fortement de la typographie italienne. En 1605, une autre famille d’imprimeurs, les Bak, s’installe à Prague. Il faut attendre le début du XVIIe siècle pour voir naître des lieux d’édition dans l’espace germanophone, tels Hanau et Sulzbach, où seront également imprimées de nombreuses traductions et compilations en judéo-allemand. En Pologne, dès 1534, Cracovie puis Lublin deviennent d’importants centres d’imprimerie. Dans les toutes premières années du XVIe siècle, autour des grandes facultés de théologie, des imprimeurs chrétiens éditent des ouvrages en hébreu. À Bâle, Heinricus Petrus et Johannes Froben emploient des imprimeurs juifs ou des chrétiens hébraïsants et copient leurs caractères sur ceux des manuscrits ashkénazes. À Paris, les Estienne emploient un nouveau type de lettres, œuvre du graveur Guillaume Le Bé. Les deux Bibles d’Estienne sont considérées comme des chefs-d’œuvre de la typographie hébraïque. Le Bé fournit aussi les imprimeurs étrangers, dont Plantin à Anvers, et Bomberg à Venise. Venu de France, Christophe Plantin s’établit à Anvers en 1549 et publie une Bible, des grammaires et des dictionnaires d’hébreu. À Venise, de 1516 à 1549, Daniel Bomberg, originaire d’Anvers, est le premier à publier le Pentateuque (1517), deux éditions complètes du Talmud (de 1520 à 1523) – qui serviront de référence aux imprimeurs et aux érudits – et la Bible commentée (dite Miqraot Gdolot). Les caractères de Le Bé sont ensuite adoptés par les presses du nord et de l’est de l’Europe. Ce graveur de génie – il signe parfois en hébreu « Gugliemus ha-Tsarfati » (Guillaume le Français) – contribua à fixer la forme définitive de la lettre hébraïque, surtout du type séfarade. À Amsterdam, Menasseh ben Israël crée en 1626 les « caractères d’Amsterdam » (dits otiyot Amsterdam), qui deviendront la typographie dominante en Europe. La famille Athias – à partir de 1658 – publie des ouvrages prestigieux, dont la Haggadah d’Amsterdam en 1695. Imprimeurs depuis 1704, les Proops éditent de nombreux ouvrages liturgiques, et font d’Amsterdam un centre prépondérant de l’imprimerie hébraïque, rivalisant avec Venise, jusqu’au XIXe siècle, époque où la Pologne et l’Allemagne deviennent les foyers les plus innovateurs et les plus actifs.