De l’Antiquité au Moyen Âge

2. De l’Antiquité au Moyen Âge

La communauté juive médiévale : la qehillah

Edouard Moyse,
Une pâque juive au Moyen Âge
avant 1886

Edouard Moyse,
Une pâque juive au Moyen Âge
avant 1886

La communauté juive médiévale, la qehillah, prend naissance en Europe occidentale au Xe siècle. Elle constitue une forme d’organisation sociale différente de celles du judaïsme antique ou oriental. À partir du Xe siècle, dans l’Europe du Nord-Ouest, les foyers de peuplement juifs se multiplient, en phase avec l’essor urbain et commercial qui anime l’Occident dans son ensemble. Les premières qehillot se constituent en Rhénanie, à Worms, à Spire et à Mayence. Admises à séjourner, elles obtiennent des chartes leur garantissant des privilèges ainsi que la protection des autorités locales ; les plus anciens furent accordés par l’évêque de Spire en 1084. La naissance de la qehillah procède à la fois de la pression des autorités chrétiennes et de la nécessité pour ces groupements urbains minoritaires d’organiser la vie juive.

Seul interlocuteur du prince, de l’empereur, ou de l’évêque, la qehillah regroupe tous les juifs d’une même localité et dispose d’une autonomie judiciaire et fiscale ; seule la conversion au christianisme soustrait l’individu à son autorité. Elle est régie par un ensemble d’ordonnances (taqqanot) adoptées localement mais parfois destinées à une large diffusion – les plus anciennes réglementent les conditions d’établissement des nouveaux venus (herem ha-yishouv). La qehillah est gouvernée par le qahal, un collège de notables, appelés, selon les temps et les lieux, parnassim, shivah tovei ha-’ir ou gabbaïm, et désignés par l’assemblée des contribuables ; une consultation de Meïr de Rothenburg (XIIIe siècle) expose clairement les prérogatives de cette assemblée et le principe majoritaire qui motive ses décisions.

La figure du rabbin naît au sein de la communauté médiévale. Il n’est plus seulement maître, comme le rav de l’époque talmudique ; savoir et autorité lui permettent de trancher les conflits rituels et d’asseoir la légitimité des ordonnances communautaires. Au XIIIe siècle, il devient professionnel, salarié par la communauté. L’ordination rabbinique (shmirah) tombée en désuétude à la fin de l’Antiquité, réapparaît dans la seconde moitié du XIVe siècle, sans doute en réponse aux bouleversements démographiques et institutionnels suscités par la peste noire (1348).

Les juifs de France jusqu’aux expulsions

Lampe de Hanoukkah
France, XIVe siècle

Lampe de Hanoukkah
France, XIVe siècle

Après la destruction du temple et de la ville de Jérusalem par l’empereur romain Titus (en 70 de notre ère) et après la révolte juive de Bar Kokhba en Judée durement réprimée par l’empereur Hadrien en 135, les communautés juives de l’Empire romain connaissent une forte croissance. Des juifs s’installent en Gaule méditerranéenne et le long des grands axes fluviaux, du Rhône au Rhin, dès les premiers siècles de l’ère chrétienne. On trouve des témoignages de leur présence à la fin du ve siècle, à Narbonne, à Vannes, à Clermont-Ferrand et à Valence. Une synagogue est mentionnée à Paris en l’an 582, une autre à Orléans en 585.

Alors que l’époque mérovingienne voit un étiolement des implantations juives dû à une politique antijuive, l’Empire carolingien (IXe et Xe siècles) favorise au contraire, leur essor. On distingue l’émergence de deux grands pôles distincts, qui se maintiendront à travers tout le Moyen Âge : d’une part, en Provence et dans le Languedoc, où un lien naturel s’établit avec le judaïsme ibérique ; et, d’autre part, dans le nord et l’est de la France, qui portent davantage les marques de l’influence rhénane et italienne. Les juifs ont alors accès à toutes les professions, et jouent un rôle important dans les échanges commerciaux entre l’Orient et l’Occident.

L’éclatement de l’Empire carolingien, après le partage de Verdun en 843, se traduit pour les juifs par une multiplicité de statuts dans les principautés, les seigneuries et le domaine royal. Certaines régions offrent aux communautés des conditions de vie favorables : des droits leur sont garantis, tel celui de posséder des exploitations agricoles et des vignobles. L’œuvre de Rashi de Troyes (1040-1105), et en particulier son commentaire du Talmud, toujours en usage aujourd’hui, constitue l’aspect le plus éclatant de la vitalité des communautés juives du nord de la Loire, dans cet espace désigné, depuis cette époque, par le terme Tsarfat.

La première croisade (1096), moins meurtrière en France qu’en Rhénanie, occasionne des flambées de violence contre des foyers juifs de Metz et de Rouen. La première accusation de meurtre rituel en France est proférée en 1171, à Blois, où trente-deux juifs sont jugés, condamnés et brûlés vifs. Au XIIIe siècle s’amorce une époque de grande précarité pour les juifs de France : l’offensive de l’Église, efficacement secondée par le pouvoir séculier, se fait plus virulente à leur encontre. Signe d’une ségrégation sociale renforcée, le port du signe distinctif de la rouelle, imposé aux juifs à la suite du concile de Latran IV (1215) – qui sera réitérée par le roi Louis IX dit « Saint Louis » en 1269 – s’étend rapidement à l’ensemble des communautés juives de l’Occident chrétien.

Le développement territorial du royaume capétien et la mise en place d’une administration centralisée marquent un changement important pour les communautés juives de France. Leur droit de résidence dépend d’un privilège octroyé par le pouvoir politique ; les restrictions et les exclusions se multiplient, et les juifs sont cantonnés aux métiers de l’argent ; considérés comme des possessions, comme les « serfs du trésor royal » (servi camerae regis), ils ont exploités comme source de revenus par les autorités. Ainsi, désireux de confisquer une partie de leurs créances, Philippe Auguste expulse les juifs du royaume en 1182, puis les rappelle en 1198. En 1306, Philippe IV le Bel décrète l’expulsion des quelque cent mille juifs que compte son royaume. L’alternance de rappels et d’expulsions se répète lors des règnes de ses successeurs, détruisant toute forme de vie communautaire. L’édit d’expulsion générale de 1394 prononcé par Charles VI, visant l’ensemble du domaine royal, atteint une population déjà très diminuée.

Dans le comté de Provence, distinct du royaume, l’essor des communautés (Marseille, Narbonne ou Lunel), au XIIIe siècle, contraste avec le déclin du judaïsme de Tsarfat. Berceau de la kabbale, la Provence voit s’épanouir la philosophie, les sciences et les belles-lettres. Les juifs sont profondément affectés par les croisades des Pastoureaux (en 1251 et 1320) et par les persécutions consécutives à la peste noire de 1348. Rattachée au royaume de France en 1481, la Provence expulse les juifs en 1498, s’alignant sur l’exemple français et s’inscrivant dans un vaste mouvement européen.

Le brûlement du Talmud à Paris

Yerouham ben Meshoullam de Provence

Sefer Toledot Adam ve-Havvah, Sefer Mesharim

Constantinople, Empire ottoman, 1516

Yerouham ben Meshoullam de Provence

Sefer Toledot Adam ve-Havvah, Sefer Mesharim

Constantinople, Empire ottoman, 1516

Les controverses théologiques entre juifs et chrétiens, courantes dans les premiers siècles du christianisme, se poursuivent dans l’Europe médiévale, où elles se déroulent généralement dans un climat de cordialité. Dans le courant du XIe siècle, la chrétienté occidentale s’organise dans sa lutte contre les hérésies afin d’affermir son pouvoir spirituel. L’intérêt porté par les clercs aux textes juifs évolue alors graduellement de la méfiance à la franche hostilité. La littérature rabbinique devient la cible privilégiée de l’antijudaïsme.

En 1239, Nicolas Donin, juif converti, se rend à Rome auprès du pape Grégoire IX, auquel il soumet une accusation en règle contre le Talmud, livre jugé « immoral et offensant » pour les chrétiens, « blasphématoire » envers le Christ et la Vierge Marie. Le pape promulgue une bulle ordonnant la saisie de tous les exemplaires du Talmud en France, en Angleterre, en Aragon et en Castille, ainsi que l’ouverture d’une enquête sur le contenu du Talmud. Louis IX, dit Saint Louis sera le seul souverain à satisfaire à cette exigence. Les livres sont recherchés dans toute la France et transportés à Paris, où une controverse est soutenue publiquement en présence du roi et de la reine mère, Blanche de Castille, les 25 et 26 juin 1240. Le procès du Talmud est instruit selon les trente-cinq accusations énumérées dans la bulle de Grégoire IX et regroupées en cinq thèmes : I. Sur la valeur et l’autorité du Talmud, l’importance exagérée qu’il a prise chez les juifs ; II. Sur les blasphèmes qu’il contient contre Jésus ; III. Sur les blasphèmes contre Dieu et contre la morale ; IV. Sur les blasphèmes contre les chrétiens ; V. Erreurs, sottises et absurdités.

Les acteurs principaux des débats sont, du côté chrétien, Eudes de Châteauroux, chancelier de l’Université de Paris, et Nicolas Donin. Quatre rabbins leur font face : Yehiel ben Joseph, chef de l’école talmudique de Paris, Judah ben David de Melun, tossafiste (commentateur) qui dirige l’école talmudique de Melun, Samuel ben Salomon, appelé aussi sire Morel de Falaise, un des plus importants tossafistes français, et Moïse ben Jacob de Coucy, tossafiste, auteur du Sefer Mitsvot Gadol. Le greffier juif de la controverse est Nathan ben Joseph, surnommé l’Official. Malgré le talent oratoire et l’érudition des rabbins, qui réfutent point par point les accusations, le Talmud est condamné. Tous les exemplaires sont solennellement et publiquement brûlés à Paris, sur l’actuelle place des Vosges (on parle de vingt-quatre charretées de livres), probablement en 1242. Les juifs tentèrent de faire réhabiliter leurs textes sacrés. Quelques années plus tard, Innocent IV consentit à faire réexaminer le verdict, mais une seconde commission, présidée par le dominicain Albert le Grand, ne fit que l’entériner en 1248.

Les cimetières juifs parisiens médiévaux

Stèle funéraire
Paris, 1281

Stèle funéraire
Paris, 1281

Durant le haut Moyen Âge, les juifs de Paris résident dans l’île de la Cité. La densité de l’urbanisation et l’usage qui veut que les sépultures juives soient éloignées des habitations les ont conduits à établir un cimetière au pied de la montagne Sainte-Geneviève, près de l’ancienne rue de la Harpe et de la rue Hautefeuille. Au retour d’un premier exil, entre 1182 et 1198, les juifs ont également eu un cimetière entre la rue Galande et la rue du Plâtre (aujourd’hui rue Domot dans le 5e arrondissement). En décembre 1258, la communauté juive, représentée par Bonne Vie, Croissant Morin, Croissant le Ceinturier et Hanin le Gainier, passe un accord avec les chanoines de Notre-Dame, attachés à la chapelle de Saint-Aignan, sur le paiement d’un cens annuel de quatre livres parisis pour ce cimetière. Les deux emplacements sont utilisés jusqu’en 1273. Pour des raisons qu’on ignore, la communauté renone alors au clos de la rue Galande, que Philippe le Hardi rétrocède aux chanoines ; seul le cimetière de la rue de la Harpe est maintenu jusqu’en 1306, date de l’expulsion des juifs de France par Philippe le Bel. Le rôle de la taille de 1292 mentionne un sergent, nommé Henri, commis à la garde du cimetière des juifs.

Des épitaphes provenant de ce cimetière ont été transcrites par des érudits dès le XVIe siècle. Ses vestiges sont mis au jour en 1849 lors des travaux de terrassement de la librairie Hachette à l’angle des actuels boulevards Saint-Germain et Saint-Michel : soixante-six stèles sont alors attribuées au musée de Cluny et trois au musée Carnavalet. D’autres pierres, dispersées dans divers édifices, sont découvertes ultérieurement. La datation de la plupart d’entre elles (XIIe et XIIIe siècles) et leur typologie permettent de conclure à une provenance du cimetière de la rue de la Harpe. Cependant une magnifique stèle rabbinique, gravée en 1364, provient d’un troisième cimetière, ouvert dans le Marais au XIVe siècle.

L’ordonnancement du cimetière ne nous est pas connu, aucun site équivalent n’ayant été préservé. Il est certain que les stèles étaient dressées en terre, levées selon l’usage ashkénaze, sur des fosses individuelles. Les pierres n’obéissent pas à une forme régulière. Les inscriptions sont parfois guidées par la réglure à l’image des manuscrits ; elles sont rédigées dans leur intégralité en hébreu et suivent un ordre constant. Elles s’ouvrent par la formule « Ceci est la stèle funéraire de », suivie du nom et du patronyme du défunt, de son titre éventuel (le mot « rabbi » n’y désigne pas un rabbin mais est une expression de déférence), et de la date de son décès précisant le jour, la semaine (désignée par la lecture hebdomadaire dans le Pentateuque), le mois et l’année. L’inscription se termine par les formules rituelles « qui s’en est allé au jardin d’Éden » et « que son âme soit liée au faisceau des vivants ». Aucune des stèles ne porte de décor. Plusieurs noms français (Flore, Belle-Assez) montrent une symbiose relative avec les chrétiens, que l’on retrouve également dans les prénoms juifs féminins en Provintsia. Parmi les stèles pourraient figurer celle de rabbi Yehiel de Paris, chef de l’école talmudique, qui participa à la disputation sur le Talmud en 1242, ainsi que celles de sa fille et de son fils.

La fin du judaïsme ibérique

Nos los Inquisidores

Cordoue, 1723

Nos los Inquisidores

Cordoue, 1723

Le 31 mars 1492, les souverains Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille signent, à Grenade, l’édit expulsant les juifs de leurs royaumes respectifs, mettant un terme brutal à une présence juive plus que millénaire en terre ibérique. Cette expulsion parachève, au plan religieux, un processus d’unification nationale réalisé, dans le domaine politique, par l’union entre les couronnes de Castille et d’Aragon en 1479, et, dans le domaine territorial, par la chute de Grenade, dernière enclave musulmane dans la péninsule, en janvier 1492.

Les Rois catholiques accusent les juifs d’inciter les « mauvais chrétiens » à judaïser en secret, et d’être source de contamination et de propagation de l’hérésie judaïsante. L’édit dénonce en réalité, sans les nommer, les nouveaux-chrétiens (juifs convertis ou descendants de convertis), encouragés dans leurs pratiques secrètes par le contact quotidien avec les juifs. On ne peut comprendre 1492 sans remonter à la vague de massacres et de baptêmes forcés qui atteint les communautés juives espagnoles en 1391, complétée, au début du xve siècle, par de vastes campagnes de persuasion qui donnent naissance à la catégorie des convertis (conversos). La question conversa acquiert toute son acuité vers le milieu du xve siècle — les premiers statuts de « pureté de sang » (limpieza de sangre) sont édictés à Tolède en 1449, interdisant certains offices aux nouveaux-chrétiens — et devient dès lors l’objet d’un débat de grande ampleur.

L’édit évoque l’insuffisance des « remèdes » adoptés par les Rois catholiques pour limiter ces contacts entre juifs et conversos : décision des Cortes, en 1480, de séparer les lieux d’habitation en assignant aux juifs des quartiers hors les murs, expulsion des juifs d’Andalousie en 1483, création de l’Inquisition en Espagne en 1478. L’expulsion de 1492 parachève ainsi un processus de marginalisation et d’expulsion amorcé une décennie plus tôt. L’Inquisition, dirigée par Tomás de Torquemada, joue un rôle crucial dans cette prise de décision. Entre 1481 et 1492, ses tribunaux jugent environ treize mille nouveaux-chrétiens, dont plus d’un millier sont condamnés au bûcher.

L’édit enjoint aux juifs de quitter, sous peine de mort, les possessions espagnoles, avant la fin du mois de juillet 1492, et les contraint donc à vendre leurs biens à vil prix. L’alternative est la conversion. Le clergé séculier et les ordres mendiants redoublent leurs efforts pour amener les juifs à abjurer leur foi. Le déchirement des juifs espagnols s’incarne dans les choix divergents d’Isaac Abravanel (1437-1508), qui opte pour l’exil, et d’Abraham Senior (1412-1493), le grand rabbin d’Espagne, qui accepte le baptême.

Les exilés s’embarquent pour l’Afrique du Nord ou l’Italie, certains prennent le chemin de la Navarre ou de la Provence, mais la majorité choisira le Portugal. En décembre 1496, pourtant, Manuel Ier, roi de ce pays, signe un décret obligeant juifs et Maures à quitter son royaume avant décembre 1497. Mais, peu disposé à se priver de leurs compétences, il les fait baptiser de force, avec une violence et une cruauté extrêmes. Le royaume de Navarre voit ses juifs expulsés en 1498.

Ces expulsions provoquent un vaste transfert culturel et démographique qui a pour effet d’hispaniser profondément le monde juif méditerranéen.