De l’affaire Dreyfus à la Première Guerre mondiale

11. De l’affaire Dreyfus à la Première Guerre mondiale

L’Affaire

Alfred Dreyfus

photographie Aron Gerschel

vers 1890

Alfred Dreyfus

photographie Aron Gerschel

vers 1890

À la fin de l’année 1894, le capitaine Alfred Dreyfus (1859-1935), jeune stagiaire à l’état-major, est arrêté et condamné à la déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée pour crime de haute trahison au profit de l’Allemagne. Dégradé, il est envoyé à l’île du Diable, au large de Cayenne. Dreyfus a été condamné à la place d’un autre que l’accusation n’a guère voulu chercher : l’honneur de l’armée, la carrière en péril du général Auguste Mercier (1833-1921), ministre de la Guerre, le vieux préjugé antisémite, relayé par une presse en furie qui y trouve son fonds de commerce, ont fait de lui le coupable parfait.

Après une tentative malheureuse pour relancer une affaire classée pour tous, en 1896, sur l’initiative de la famille du capitaine et d’un jeune publiciste, Bernard Lazare (1865-1903), le cas du capitaine Dreyfus entre dans l’histoire, à la fin de l’année suivante. Convaincus de son innocence, choqués par une procédure et un procès où le droit sont méprisés, les rares partisans du capitaine gagnent chaque jour de nouveaux prosélytes : quelques jeunes écrivains, les sénateurs Arthur Ranc (1831-1908) et Ludovic Trarieux (1840-1904), le député Joseph Reinach (1856-1921), le nouveau chef de service des renseignements, le lieutenant-colonel Picquart (1854-1914), qui a découvert le nom du véritable coupable, le vice-président du Sénat, Auguste Scheurer-Kestner (1833-1899), l’écrivain Émile Zola (1840-1902), etc. L’entrée dans la bataille de Scheurer-Kestner, la dénonciation par Mathieu Dreyfus (1857-1930), le frère du capitaine, de Marie Charles Ferdinand Walsin Esterhazy (1847-1923), le véritable traître, les premiers articles de Zola dont sa célèbre lettre ouverte intitulée « J’accuse ! » au président de la République Félix Faure, publiée le 13 janvier 1898 dans le quotidien L’Aurore de Georges Clemenceau (1841-1929), lancent un mouvement qui divise profondément les Français, au-delà de l’Affaire, sur deux conceptions opposées et inconciliables de la France.

Cette « guerre de deux ans » marque le triomphe de la République sur ses ennemis, nationalistes et antisémites, au prix de l’apaisement – nouveau procès et nouvelle condamnation de Dreyfus, grâce puis amnistie. Il n’y a plus alors, en cette fin d’année 1899, d’affaire Dreyfus, et c’est seul, ou presque, que le capitaine, « coupable en liberté », va se battre pour que soit cassée sa seconde condamnation et pour que son innocence soit enfin reconnue. En juillet 1906, la Cour de cassation proclame son innocence absolue ; réintégré dans l’armée au grade de commandant, il est décoré de la Légion d’honneur.

Cette affaire, qui voit s’affronter les Français, déchaîne la presse et les foules et mobilise toutes les forces politiques, des royalistes aux anarchistes, est diversement vécue et appréciée par les juifs de France. Si elle décide une poignée d’hommes à se tourner vers Bâle et, au-delà, vers Sion, derrière Theodor Herzl et le Comité d’action sioniste, elle donne à l’immense majorité des Israélites français l’occasion d’affirmer ou de confirmer son légalisme, son républicanisme et sa volonté d’intégration culturelle et politique. Elle est aussi pour quelques autres – Zadoc Kahn (1839-1905), Narcisse Leven (1833-1915), Isaïe Levaillant, Henri Aron (*), Salomon Reinach (1858-1932), Bernard Lazare – regroupés dans un Comité de défense contre l’antisémitisme, un combat constant contre les cris de haine et d’exclusion qui retentissent alors à travers la France.