Fonds Suzanne et Gilbert Dreyfus

Fonds Suzanne et Gilbert Dreyfus

Le contexte

En décembre 1940, Gilbert Dreyfus – jeune sous-lieutenant de l'armée française, fraîchement sorti de Polytechnique et descendant de vieilles familles israélites françaises – est frappé par les mesures antisémites du premier statut des juifs promulgué par Vichy.

Un an plus tard, installé à Toulouse, en zone dite « libre », il s’adresse au Commissariat général aux questions juives (CGQJ) pour obtenir sa réintégration dans son corps d'origine. L’article 8 du second statut des juifs, publié en juin 1941, laisse en effet entrevoir une possibilité de réintégration pour les israélites considérés comme « méritants » par Vichy. Respectueux de la loi et désireux de défendre son honneur et d'échapper à une mise au ban de la société, Gilbert Dreyfus joue pleinement la carte du légalisme face à un régime ouvertement antisémite : il se déclare comme juif auprès des autorités de Vichy et leur expose les exploits de ses ancêtres, qu’une fidélité pluriséculaire lie à la France et qui n’ont eu de cesse de servir leur pays.

Dans une lettre officielle du 25 avril 1942, signée de Xavier Vallat, commissaire général aux questions juives et antisémite notoire, il apprend qu’un arrêté de dérogation est pris en sa faveur : les autorités de Vichy reconnaissent qu’il appartient à « une famille foncièrement française établie en France depuis sept générations » et que ses ancêtres « ont rendu à l’État français des services exceptionnels ». Il retrouve alors la jouissance pleine et entière de ses droits et est réintégré au corps des ingénieurs de l’industrie mécanique. Quelques mois plus tard, il quitte la France pour rejoindre les troupes du général de Gaulle en Algérie.

Cette démarche entreprise par Gilbert Dreyfus en 1941 et 1942 l'amène à faire des recherches sur ses ancêtres et sur les origines de sa famille : afin de reconstituer l'histoire des siens et en pleine occupation de la France par les nazis, il recrée un arbre généalogique remontant jusqu'au XVIIIe siècle, recueille de nombreux documents (lettres, carnets intimes, documents administratifs…), sollicite les archives officielles et consolide les archives familiales.

En 2011, Adrien Cipel, petit-fils de Gilbert Dreyfus, redécouvre ces archives. Conscient de l’importance historique de ce fonds, il va l’étudier, avec l’aide de l'historien Samuel Ghiles-Meilhac, afin de retracer l’histoire de ses ancêtres. Se dessine alors une histoire enjambant quatre siècles et donnant à voir la naissance et l’épanouissement d’une élite qui a successivement connu l’Émancipation, et l’intégration au sein de la société française, et à qui il est progressivement devenu possible d’être à la fois tout à fait française et tout à fait juive.

Au travers de cette histoire, apparaît également une histoire de France, avec certains de ses épisodes les plus importants : la Révolution française, les campagnes napoléoniennes, la conquête de l’Algérie, la naissance de la IIIe République, la construction de la Tour Eiffel, la Première Guerre Mondiale, Vichy, la Résistance et les Trente Glorieuses.

Ce travail de recherche historique a été publié en septembre 2013 sous le titre Des Français israélites : une saga familiale du XVIIIe au XXIe siècle (éditions Michel de Maule, Paris, 2013).

Le fonds

Le fonds d’archives à l'origine de cet ouvrage a fait l’objet d’un don en février 2014 au musée d'art et d'histoire du Judaïsme par l’ensemble des descendants de Gilbert Dreyfus : Patrick et Maryse Dreyfus, Michèle et Yves Fourcade, Nicolas et Sonia Dreyfus, Barbara Cipel, Sabine Dreyfus, Alexis Dreyfus, Marina Fourcade, Romain Fourcade, Christopher Dreyfus, Amanda Dreyfus, Gregory Dreyfus, David Cipel, Damien Cipel et Adrien Cipel.

La famille a souhaité rendre hommage à Gilbert Dreyfus et à son épouse, Suzanne, en donnant leur nom au fonds d'archives.

Le musée a inventorié, analysé et numérisé l’ensemble des documents, afin de les mettre à la disposition de tous. Ceux-ci sont de natures diverses : correspondances familiales, amicales, professionnelles ; documents administratifs (dossier de réintégration, déclarations, arrêtés, etc.) ; documents familiaux (actes de naissance, de décès, de mariage, testaments, arbres généalogiques etc.) ; documents officiels (diplômes, certificats, brevets, cartes d'identités, etc.) ; documents professionnels (documents liés à la carrière professionnelle, etc.) ; photographies ; articles et coupures de presses ; témoignages retranscrits.

Le fonds est organisé par ensembles thématiques physiques regroupant les documents concernant chaque famille ou chaque individu d'importance.

Perspectives sur cette « saga familiale »

L'histoire de ces familles présente un intérêt historique particulier, pour trois raisons principales :

  • Elle puise sa trame dans la quasi-totalité des bassins historiques du judaïsme français, mettant en évidence les oppositions puis les rapprochements des communautés du Sud-Ouest, d'Alsace, de Lorraine et de Paris, au fur et à mesure des évolutions du judaïsme français.
  • Elle met en évidence la volonté des Français juifs d'épouser les idéaux universalistes et patriotes de l’élite française, tout en maintenant un lien constant avec le judaïsme, ainsi que les stratégies successivement déployées par des générations de français juifs afin de préserver leur position en tant que juifs au sein de la société française, notamment lors des violentes crises antisémites qui ont secoué la France aux XIXe et XXe siècles.
  • Enfin, elle souligne l'apport capital des Français juifs à l'histoire de France depuis le XVIIIe siècle.

Grâce à cet ensemble, on peut découvrir l’histoire et le parcours des membres de plusieurs familles remarquables du judaïsme français : les Cerf-Berr, les Léon, les Worms de Romilly et les Dreyfus :

  • Cerf Berr : fournisseur des armées royales et figure de l'émancipation des juifs en France ;
  • la descendance de Cerf Berr (Maxime, Edouard, Alphonse et Frédéric Cerfberr) : héros militaires et membres de l'élite parisienne, traversés par un désir d’exemplarité ;
  • Salomon Lopès-Dubec, Abraham et Isaac Léon : négociants, banquiers et fondateurs des institutions du judaïsme français ;
  • Adrien Léon : homme politique, symbole d’intégration à la république et de fidélité au judaïsme ;
  • Olry Hayem Worms de Romilly : banquier et figure du judaïsme français sous Napoléon ;
  • les Dupont-Dreyfus : patriotes français, capitaines d'industrie et « pères » de la Tour Eiffel ;
  • Max Dreyfus : symbole du patriotisme républicain lors de la Première Guerre Mondiale ;
  • Henriette Léon : femme libre du vingtième siècle et résistante au sein du mouvement Combat ;
  • Gilbert Dreyfus : haut fonctionnaire français, de l’« étrange défaite » à la reconstruction de la France.

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